Tous unis contre le harcèlement!

En ce jour national de lutte contre le harcèlement à l’école, le 7 novembre 2019, l’Enseignement catholique a le plaisir de présenter le tout nouveau hors-série de son magazine ECA, dédié à la prévention de ce phénomène destructeur.

Cette revue de 36 pages promeut des méthodes centrées sur la qualité du lien et présente, dans le but de les mutualiser, un panel varié d’initiatives conduites dans la France entière.

Un de leur dénominateur commun : chercher à impliquer tous les acteurs de la communauté éducative, puisque le fléau du harcèlement nécessite une réponse concertée et offre ainsi l’occasion de mettre en œuvre « la responsabilité en partage » chère à l’Enseignement catholique.

Par ses reportages de terrain et ses interviews d’experts, cette publication complète utilement les outils proposés dans le cadre du PPPF, programme de protection des publics fragiles de l’Enseignement catholique lancé à l’été 2018.

Ce numéro spécial résonne comme une invitation, selon les mots de Philippe Delorme, secrétaire général à « demeurer vigilants et confiants » afin de faire en sorte, tous ensemble, que le harcèlement ne soit pas une fatalité !

 

Focus sur un dispositif anti-harcèlement

Dans l’académie de Versailles, plusieurs établissements catholiques ont choisi la méthode Pikas pour lutter contre le harcèlement, en évitant les sanctions grâce à la circulation de la parole à la prise en compte des « cibles » comme des intimidateurs. Focus sur l’institution Saint-Dominique à Neuilly-sur-Seine (92), extrait du hors-série d'Enseignement catholique actualité de novembre 2019.

François Husson

© F. Husson/ECA

« Pourquoi c’est tombé sur moi ? », se demande encore Hélène, un an après avoir été harcelée en 4ème  à l’institution Saint-Dominique, à Neuilly-sur-Seine (92).  « Je ne me défendais pas assez... Ils en ont déduit que j’étais faible, et j’ai fini par craquer en cours. » Victime de remarques agressives de la part de sa classe, la jeune fille de 14 ans a traversé une période douloureuse, avant de bénéficier d’une prise en charge qui a fait cesser les brimades.

La méthode adoptée par l’établissement pour traiter ce problème est celle dite de la « préoccupation partagée », initiée par le professeur de psychologie Anatol Pikas dès les années 1970, et introduite au collège Saint-Dominique depuis deux ans par son énergique directrice, Astrid de Vaumas. « J’ai commencé par me former lors d’un stage, puis Jean-Pierre Bellon, (promoteur de la méthode en France, NDLR), est venu faire une conférence ici, et une vingtaine d’adultes volontaires, tous personnels confondus, ont suivi ses ateliers de formation. »

La méthode Pikas, qui vise avant tout à responsabiliser les enfants, ne parle pas de harcèlement, mais d’intimidation. Le harcelé est appelé « cible » et les harceleurs « intimidateurs présumés ». « L’intimidation est toujours le fait d’un groupe face à un élève, avec des enfants actifs et des “suiveurs”. Ce sont des situations grippées. Pikas propose une sortie vers le haut pour tout le monde, en cassant le groupe », commente la directrice.

Bien sûr s’il y a un danger immédiat pour la cible, on ne crée pas de cellule car il faut agir vite. Sinon, un adulte référent est désigné pour chaque élève concerné, qui est écouté pendant au moins trois séances d’échanges, ou plus si le problème persiste. Lors des entretiens, l’adulte dit sa préoccupation au sujet de la cible et demande au jeune s’il voit une amélioration possible. L’élève est incité à trouver lui-même une solution. « Dès la première séance, on a souvent débloqué 80 % de la situation, même si c’est parfois un peu plus long pour les intimidateurs, estime Florence Allègre, enseignante de primaire et volontaire pour participer à la démarche. On identifie vite les suiveurs. J’ai eu un élève qui s’est effondré en reconnaissant qu’il avait été entraîné par son copain... »

Pour Clarisse Brière, professeur-documentaliste, « notre rôle est de remettre les choses dans le bon sens. J’adopte une position neutre. Le but n’est pas de les stresser, ni de les juger. Souvent, l’entretien commence par des dénégations, mais cela se décante ensuite, quand ils comprennent qu’on leur demande de prendre soin de la cible ». Car ce n’est pas la sanction qui est cherchée, mais des propositions. « Même la cible doit réfléchir », pointe la directrice, appuyée par la documentaliste pour qui « souvent la victime ne se rend pas compte de son comportement, et peut être parfois exaspérante sans le savoir ». Si certains enfants prennent à cœur ce que vit la cible et se retournent « comme des crêpes », d’autres manquent d’empathie. « Mais s’ils ne font rien, au moins ils diminuent la pression ou stoppent les brimades. Parfois, c’est la cible qui arrête le processus, en disant que c’est réglé », précise Florence Allègre. « Une seule fois en deux ans, on a fait une “rencontre au sommet”, se souvient Astrid de Vaumas. C’est un bilan en présence de tous les protagonistes, difficile pour la cible, qui doit décider si c’est fini ou pas. »

Des élèves « anges gardiens »

L’institution Saint-Dominique éduque depuis longtemps dans et à la bienveillance. Elle accueille des enfants trisomiques, autistes, et tous ses élèves sont sensibilisés à l’acceptation de la différence. D’autres démarches de prévention ont été ainsi initiées pour éviter les comportements inadéquats, comme le harcèlement. « La méthode Pikas ne fonctionne que pour le secondaire, rappelle Florence Allègre. En primaire, on fait vite cesser les moqueries répétées, car on est tout le temps avec eux... Depuis trois ans, on a mis en place la discipline positive, un projet sur les émotions, pour résoudre les conflits en apprenant à exprimer ses ressentis. Des élèves nommés et renouvelés régulièrement sont formés pour veiller à ce que tous soient intégrés dans le groupe. »  Une démarche poursuivie en 6e avec les « anges gardiens », des élèves médiateurs chargés de défendre le bien-être de leurs camarades.

Et hors de la classe ? Romuald Pailler, responsable de la vie scolaire, a été formé à la démarche, mais n’y prend pas part. « En tant que censeur, je peux être amené à appliquer des sanctions, ce que je n’ai fait qu’une fois en deux ans. » Pour lui, la disposition des locaux est un facteur important de prévention. « Ici, les élèves sont répartis par niveau, avec un surveillant par étage, qui est leur interlocuteur privilégié et qui identifie les problèmes. »

Le CDI est aussi « un bon poste d’observation, estime Clarisse Brière. Il permet de repérer certains comportements. Je suis attentive aux élèves qui viennent pour se cacher derrière une BD ». Par ailleurs, « on incite toujours l’enfant à se confier à ses parents, affirme Florence Allègre, mais nous ne leur parlons pas nous-mêmes, surtout pour les intimidateurs. Dans les cas que j’ai traités, tous les élèves ont parlé à leur famille, et tout s’est bien passé ». Et côté parents, « il y a eu aussi de bons retours, se félicite Astrid de Vaumas. Notamment une mère mise au courant plus tard, heureuse de voir que son enfant intimidateur s’était sorti seul de cette situation ».

Avec vingt cellules ouvertes la première année, réduites à cinq l’année dernière, la directrice ne veut tirer aucun bilan et préfère pointer l’investissement sans faille des adultes. « La méthode Pikas ne demande pas une grosse organisation, mais plutôt beaucoup de bon sens. C’est un outil, pas une fin en soi. Cela ne marche pas à tous les coups, mais on n’a jamais eu une situation qui ait empiré après la cellule. » Dans sa classe, Hélène a « tourné la page ». « Mais je sais que ça pourrait arriver à nouveau », confie la collégienne. La vigilance quotidienne reste donc de mise.

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