Le projet de l’Éducation nationale

Laurence Loeffel est coauteur du rapport sur l’enseignement laïque de la morale à l’école d’avril 2013. Pour cette universitaire, former des citoyens, c’est leur transmettre les valeurs communes de la République.
Par Laurence Loeffel
L’éducation morale et civique à l’école, et plus largement l’éducation du citoyen, font l’objet d’une prise en charge qui n’est pas entièrement satisfaisante, bien que l’école ait largement relevé le défi de cette éducation. Si l’éducation civique a des contenus disciplinaires propres, notamment au collège et au lycée, elle s’est aussi doublée, à partir du milieu des années 1990, d’une éducation à la citoyenneté aux contours indécis. Cette dernière comprend une dimension « vie de la classe » et « vie scolaire », en marge d’enseignements aux contenus élargis : dans le cadre de l’éducation à une citoyenneté démocratique, l’éducation du citoyen en France comme en Europe a cessé de se centrer sur le nationalisme civique pour accorder davantage de place à la connaissance des droits de l’individu, dans le but d’éduquer une conscience citoyenne démocratique. Ainsi, en une vingtaine d’années, l’éducation du citoyen a tenté de se réformer dans une ambiguïté entre éducation disciplinaire, d’une part, et éducation par l’exercice effectif de la citoyenneté au sein de l’école, d’autre part. Entre une éducation à l’école et une éducation par l’école, pourrait-on dire. Partant de ce constat, la mission sur la morale à l’école (1) a pris appui sur les nombreuses auditions menées pour faire valoir les droits d’un enseignement de morale à l’école doté d’un triple objectif : redonner du sens au lien entre morale et éducation ; réarticuler la dimension morale et la dimension civique de l’éducation du citoyen et réconcilier la personne et le citoyen ; permettre aux élèves une meilleure appropriation des valeurs communes.
Cynisme de la société
Un enseignement de morale à l’école répond d’abord à une nécessité pratique : la morale est en effet indissociable de l’acte éducatif. Il n’y a pas d’éducation sans morale, qu’on en soit conscient ou non. Un des principes qui animent ce rapport consiste en ce sens à redonner des couleurs à ce lien intrinsèque, de faire en sorte qu’il s’articule à une culture et à des gestes professionnels. L’idée est que tout ce qui contribue à bonifier une relation éducative consciente d’elle-même soit au bénéfice de la réussite des élèves, d’une meilleure estime de soi, d’une meilleure confiance en soi et de relations avec les autres plus apaisées. Revitaliser à l’école le lien entre morale et éducation, c’est du même coup considérer sous un autre aspect la mission de transmission des valeurs de la République et de la démocratie, qui est celle de l’ensemble de la communauté scolaire. On touche là à la mission séculaire de l’école, mais qui aujourd’hui se heurte à de nouvelles difficultés : les valeurs communes constituent en effet le cadre de fonctionnement de l’école qui prescrit à ses personnels de faire respecter les valeurs de la République. Ces valeurs, cependant, rencontrent le scepticisme ou l’indifférence des élèves, parfois même des enseignants. Elles semblent lointaines, froides, abstraites et surtout peu respectées. Il est difficile de ne pas opposer à ces valeurs communes le cynisme de la société, mais il est en même temps nécessaire que les enseignants, quel que soit leur niveau d’exercice, se situent par rapport à ces valeurs.
Un enseignement de morale permettrait une meilleure appropriation de ces valeurs et réassurerait les enseignants et les acteurs de la communauté scolaire dans leur légitimité à éduquer et à transmettre les principes constitutifs de la communauté républicaine et démocratique. Il s’agit d’une ambition de réarticulation du moral et du civique, de la personne et du citoyen. Le pluralisme propre aux démocraties contemporaines complexifie cependant la manière dont chacun se relie au collectif. Le rapport évoque la nécessité de « faire communauté » : cela signifie que les valeurs communes sont à construire ensemble par les adultes et les élèves. L’enseignement laïque de la morale ne peut ainsi être qu’un projet commun, impliquant l’ensemble de la communauté éducative et les familles. Il vise à former à la fois la personne et le citoyen, en permettant l’adhésion à des valeurs partagées sans renoncer à ses convictions personnelles.
Apprendre à réfléchir, à délibérer, à exprimer un point de vue, à accepter celui des autres, comprendre que les valeurs de la démocratie sont un bien commun et qu’elles évoluent avec la société : telles sont les ambitions d’un enseignement de morale. Il repose sur le respect du pluralisme, de la liberté de conscience et des droits des élèves. Il constitue aussi un levier pour lutter contre la violence et l’injustice.
Un enseignement traversé par le doute
On ne peut plus enseigner la morale avec les certitudes du XIXe siècle. Cet enseignement est traversé par le doute : sur le bien, le mal, le vrai, et sur les conceptions morales elles-mêmes. Ce doute doit devenir un moteur pédagogique plutôt qu’un frein. Il s’agit de former les enseignants à présenter la diversité des visions du monde et à passer d’une laïcité d’abstention à une laïcité de confrontation. Aujourd’hui encore, la laïcité est souvent perçue comme un principe restrictif, alors qu’elle garantit un espace commun de liberté. D’où la nécessité de remobiliser les enseignants autour d’une éthique laïque.
Enseigner la morale suppose d’assumer un point de vue sur les valeurs à transmettre et sur les moyens de les partager. Cela pose aussi la question de la formation : il existe peu de ressources dans ce domaine en France, qui reste largement à construire sur les plans théorique et pédagogique.
(1) À la demande du ministre de l’Éducation nationale Vincent Peillon, cette mission était composée de Laurence Loeffel, Alain Bergounioux et Rémy Schwartz. Le rapport, remis en avril 2013, s’intitule Morale laïque : pour un enseignement laïque de la morale.
Issu du hors-série du magazine Enseignement catholique actualités de juillet 2014