À l’heure où l’homme fabrique du vivant artificiel - Enseignement Catholique

À l’heure où l’homme fabrique du vivant artificiel

L’éthique n’est pas là pour freiner le développement des sciences et techniques, souligne le physicien et théologien Thierry Magnin. Elle permet en revanche de discerner ce qui va dans le sens du respect de la vie et de l’humain, rendant ainsi plus performantes les technologies modernes.

Par Thierry Magnin

 

C’est sans doute dans le domaine des technologies du vivant que se posent aujourd’hui les questions éthiques les plus provocantes. Les biotechnologies regroupent l’ensemble des méthodes et des techniques qui utilisent comme outils des organismes vivants (cellules animales et végétales, micro organismes…) ou des parties de ceux-ci (gènes, enzymes) en vue d’applications industrielles. La mise au point d’organismes génétiquement modifiés (OGM) en est le symbole controversé ! Mais au-delà des OGM, c’est toute une nouvelle ingénierie du vivant qui se développe, entre réalisations et promesses.

À l’époque des biotechnologies modernes, l’homme est capable non seulement de modifier le vivant, mais encore de fabriquer des morceaux de vivant artificiel, comme des virus, des fragments d’ADN ou des génomes de bactéries. Certains pensent même à « la vie artificielle » ! La « biologie de synthèse » est ainsi en plein développement dans les laboratoires, surtout depuis qu’elle opère à l’échelle du milliardième de mètre (nanomètre). De multiples possibilités de fabriquer du vivant s’ouvrent alors et on parle de manufacture moléculaire et de nouvelle bio-ingénierie.

C’est dans la dernière partie du XXe siècle qu’on donna le nom de « technosciences » aux nouvelles technologies qui défient actuellement la chronique : les nanotechnologies « N », les biotechnologies « B », les technologies de l’information « I », les sciences cognitives « C » (dont les neurosciences). Leur convergence, dite « NBIC », est fondée sur l’intégration de ces différentes technologies sur des blocs de matière à l’échelle spécifique du nanomètre. C’est à partir de là qu’une nouvelle bio-ingénierie basée sur les nanobiotechnologies a commencé à se développer. Elle permet de modifier le comportement de vivants naturels mais aussi de penser à d’autres formes de vivants que ceux que la nature nous révèle. Cette biologie de synthèse servira ici d’exemple privilégié pour analyser les questions éthiques posées aujourd’hui par les nouvelles biotechnologies, au-delà des questions classiques de bioéthique médicale liées à l’embryon et aux techniques de procréation.

Questions d’éthique

Comme à chaque fois que l’on touche au vivant, mais encore plus quand on le fabrique, de grandes questions d’éthique surgissent. Si, comme le dit le philosophe Paul Ricoeur, « l’éthique est le mouvement même de la liberté qui cherche une vie bonne, dans la sollicitude envers autrui et dans un juste usage des institutions sociales », un vrai travail de recherche en éthique (1), directement couplé au développement des nouvelles biotechnologies, s’avère vital ! Les technosciences modèlent notre rapport à la nature, au monde et à nous-mêmes. Autant de questionnements à la croisée des sciences biologiques et de la philosophie, sur fond d’économie et de droit. On peut ainsi distinguer différents niveaux de questionnement :

– Au niveau de l’équilibre entre bénéfices et risques, des questions de biosécurité se posent : que se passe-t-il si les nouveaux micro-organismes fabriqués s’échappent dans la nature et mutent ? De plus, à l’époque où l’on est capable de fabriquer de nouveaux virus particulièrement dangereux, comment envisager la « biosûreté » devant les menaces terroristes ? « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre », nous rappelle le philosophe Hans Jonas (2).

– On peut aussi questionner les buts poursuivis lorsque ces technologies sont appliquées à l’humain.  Le but avoué est notamment de repousser ses limites. Mais jusqu’où surpasser les limites humaines et à quel prix ? C’est sur le « pouvoir d’être soi-même » que le philosophe Habermas évalue l’impact des biotechnologies (3). Des actes qui « chosifient » (introduisent ces nouvelles technologies dans l’homme) affectent à la fois le pouvoir que nous avons d’être nous-mêmes et notre relation à autrui. En ce sens, on peut penser à l’impact d’implants cérébraux sur la personnalité. Se retrouve ici l’habituelle et redoutable question de la limite, jusqu’aux visées transhumanistes d’un homo novus sans limite.

– C’est enfin le rapport au vivant et à la vie qui est modifié. La biologie de synthèse remet en question nos repères entre le naturel et l’artificiel, entre le vivant et l’inanimé et interroge nos responsabilités dans la génération de nouveaux êtres biologiques. Une certaine vision de la performance est ici soumise à la critique. Qu’est-ce que la vie et comment la respecter si elle apparaît comme un artéfact, surgissant d’une construction de l’homme ? Nous sommes alors convoqués à reconsidérer la différence entre la vie et les fonctions du vivant : les fonctionnalités du vivant doivent être distinguées de l’exercice de ces fonctions dans le vécu conscientisé en partie pour l’homme. Ainsi l’exprime le philosophe Michel Henry (4) : « La vie se sent et s’éprouve elle-même dans son intériorité invisible et dans son immanence radicale. » Ce « pouvoir de sentir » correspond à l’expérience du « fait d’être soi » qui se traduit chez Michel Henry par le fait d’être un Soi. La vie est alors le mouvement invisible et incessant de venir à soi, de s’accroître de soi…

Progrès scientifiques et respect de la condition humaine

La vie est précieuse et fragile, l’humain est vulnérable. Nier la fragilité et la vulnérabilité conduit souvent à la désillusion, les accepter peut permettre la recherche d’une juste harmonie de l’homme dans la nature. Les technosciences pourraient entretenir l’illusion de la suppression d’une fragilité qui sans cesse ressurgit, y compris devant la mort. Si elles peuvent contribuer à réduire des fragilités biologiques, elles ne doivent pas masquer la condition de vulnérabilité inhérente à la vie humaine.

« Si l’homme oublie que la vie est don, relation, amour reçu et donné, ses machines vivantes  risquent non seulement de se retourner contre lui, mais d’être de bien tristes robots. »

Si l’homme oublie que la vie est don, relation, amour reçu et donné, ses « machines vivantes » risquent non seulement de se retourner contre lui, mais d’être de bien tristes robots. L’homme est une unité corps-psyché-esprit qui se développe dans son environnement au rythme de l’amour, bien au-delà de toutes manipulations biologiques. Les récentes découvertes scientifiques dans le domaine de l’épigénétique, branche de la génétique qui étudie l’expression des gènes et ses conditions, semblent aller dans le sens des liens entre le biologique et le psychique. Certains gènes sont inhibés, d’autres au contraire s’expriment fortement en fonction de l’environnement (répartition des gènes) et du comportement des êtres vivants eux-mêmes. Pour les humains, on souligne ainsi que la nutrition, l’exercice, la gestion du stress, le plaisir et le réseau social peuvent intervenir sur les mécanismes de l’épigénèse. Le dualisme classique séparant les deux domaines du biologique et du psychique n’est plus tenable. C’est ce qui fera dire au scientifique Joël de Rosnay : « Qui aurait pu penser, il y a à peine une dizaine d’années, que le fonctionnement du corps ne dépendait pas seulement du « programme ADN« , mais de la manière dont nous conduisons quotidiennement notre vie ? (5) » L’épigénétique ouvre de nouveaux horizons. Elle responsabilise l’individu : ce qu’il transmettra à sa descendance est le fruit, en partie, de son comportement ! Les études actuelles sur la plasticité du cerveau vont également dans le sens d’un lien étroit entre les fonctionnalités du vivant et le vécu. L’organisation des réseaux neuronaux joue sur le vécu mais en retour elle se modifie en fonction des expériences vécues par l’organisme. Tout ceci va dans le sens d’apprécier l’impact des technologies du vivant sur l’homme dans son environnement en termes d’harmonie (ou non) « corps-psyché-esprit », selon l’anthropologie ternaire proposée par saint Paul et par saint Irénée !

En conclusion, l’éthique n’est pas là pour faire peur et pour freiner le développement des sciences et techniques, mais pour discerner ce qui va dans le sens du respect de la vie et de l’humain, rendant ainsi plus performantes les technologies modernes. Le défi de notre époque est la fondation d’un véritable développement durable. Pour bâtir un tel développement, il faut un nécessaire équilibre entre le progrès des différentes sphères scientifique, technique, économique, juridique, éthique, culturelle, sociale et politique. Cette coévolution générale appelle nos établissements d’enseignement à promouvoir une culture ouverte interdisciplinaire et une posture éducative qui allie bienveillance envers les technologies et grande vigilance éthique.

(1). Thierry Magnin, Les nouvelles biotechnologies en questions, Salvator, 2013.
(2). Hans Jonas, Le principe responsabilité, Cerf, 1997.
(3). Jürgen Habermas, L’avenir de la nature humaine, vers un eugénisme libéral ?, Gallimard, 2002.
(4). Michel Henry, C’est moi la vérité, Seuil, 1996.
(5). Joël de Rosnay et Fabrice Papillon, Et l’homme créa la vie, Les liens qui libèrent, 2010.

 

morale-ecoleIssu du hors-série du magazine Enseignement catholique actualités de juillet 2014

À retrouver dans le hors-série d’ECA de juillet 2014

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