Pascal Balmand sur la réforme du lycée dans La Croix:
« Attention aux filières tacites »

L’Enseignement catholique redéploie des moyens pour que les petits établissements puissent, si telle est la demande des élèves, offrir une large palette d’enseignements de spécialité, ces « majeures » au cœur de la réforme du lycée.
Par ailleurs Pascal Balmand en appelle à ne surtout pas recomposer des filières tacites, ce qui pervertirait l'esprit de la réforme. 

 

Interview de Pascal Balmand,
secrétaire général de l’Enseignement catholique,
publié sur le site du journal La Croix le 10/02/2019 à 9h53
Propos Recueillis par Denis Peiron

 

La Croix : Comment se met en place la réforme du lycée dans l’Enseignement catholique ?

Pascal Balmand : Très mobilisées, les communautés éducatives mesurent tout ce que cette réforme peut apporter de personnalisation des parcours, de meilleur accompagnement à l’orientation et au discernement.

Son application nécessite néanmoins un travail considérable, avec une grande incertitude : on ne connaît pas les enseignements de spécialité que les élèves choisiront pour leur entrée en première.
Cela complique l’organisation pédagogique et la constitution des emplois du temps.

 

Les lycées catholiques sont-ils libres de proposer les spécialités de leur choix ?

P. B. : Parfois long et compliqué, notre dialogue avec les rectorats a porté ses fruits, même si subsistent ici ou là des tensions. Nous avons choisi de permettre à tout établissement, s’il le souhaite et si cela répond à une demande des élèves, de proposer au moins sept des douze spécialités. Nous dotons les petits lycées avec autant de bienveillance que possible et en considérant que les plus gros établissements ont la possibilité, sans moyens supplémentaires, d’offrir une palette plus large de spécialités.

 

La carte des enseignements de spécialité entraînera-t-elle un regain de concurrence entre public et privé ?

P. B. : Ce ne devrait pas être le cas. Car les choix se font d’abord en fonction d’un projet éducatif, d’un climat global. On ne peut pas exclure des va-et-vient entre public et privé à la fin de la seconde mais ils ne devraient pas être statistiquement significatifs.

 

Il y a un an, vous invitiez les établissements à s’emparer de la réforme pour aider chaque jeune à construire « son propre parcours d’excellence ». Or certains s’apprêtent à réinstaurer des filières tacites…

P. B. : L’avenir de la réforme dépendra largement de la capacité des établissements à éviter de recomposer les filières. Certains lycées, publics comme privés, peuvent chercher à les reconstituer tacitement, notamment pour rassurer des familles. C’est leur liberté. Mais les obstacles sont avant tout pratiques : si l’on veut des classes avec des élèves qui ont choisi des spécialités différentes, il faut que ces enseignements se déroulent simultanément, plusieurs fois par semaine. Il serait dommage que des contraintes matérielles, dont le manque de locaux, l’emportent sur la volonté politique.

 

Que pensez-vous de la loi Blanquer, examinée à partir de ce lundi 11 février à l’Assemblée nationale ?

P. B. : Ce texte fait plus de place aux initiatives et à la responsabilité des chefs d’établissement et des équipes. Avec, pour corollaire légitime, un renforcement de l’évaluation. Cette philosophie correspond bien à la culture de l’Enseignement catholique.

 

Cette loi abaisse à trois ans l’instruction obligatoire. Cela obligera les communes à financer les maternelles privées à hauteur de 50 millions d’euros par an. Que répondez-vous au Comité national d’action laïque (Cnal), qui dénonce un « cadeau » ?

P. B. : Dans certains territoires où il ne va pas toujours de soi d’inscrire son enfant en maternelle, notamment Outre-mer, cette mesure constitue un levier de promotion sociale. Pour le reste, je ne vois pas où serait le cadeau, sauf à remettre en cause les principes de la loi Debré de 1959, qui régissent les rapports entre l’État et les établissements sous contrat et qui – cela fait partie des grands équilibres de la République – prévoient un financement à parité pour le public et le privé. Le Cnal est libre de les contester. Mais je ne suis pas sûr qu’il soit suivi par une majorité des Français, d’autant que 40 % des jeunes fréquentent, à un moment de leur parcours, une de nos écoles.

 

Pourquoi avoir lancé récemment une démarche prospective, qui fera évoluer le maillage de l’Enseignement catholique ?

P. B. : Dans un contexte budgétaire tendu – nous subirons l’an prochain 550 suppressions de postes, partiellement compensées par des heures supplémentaires –, nous devons, en nous appuyant sur la réflexion des communautés éducatives, adopter une stratégie pour mieux répondre aux besoins là où ils se manifestent, dans les métropoles ou encore à Mayotte ou en Guyane.

Il nous faut redéployer des postes, sans pour autant sacrifier notre présence dans les territoires ruraux ou semi-ruraux. Cela suppose, dans ces zones, une organisation pédagogique innovante adaptée, comme les classes à plusieurs niveaux, et plus de synergies (écoles multi-sites ou fusion d’établissements). C’est en répondant mieux aux demandes des familles que nous serons écoutés dans la défense de nos petites écoles.

 

Recueilli par Denis Peiron

Partagez cet article