Réformes du bac et du lycée:
l’analyse de Pascal Balmand

Pascal Balmand, secrétaire général de l'Enseignement catholique, partage ici son analyse de la réforme du baccalauréat et son impact sur le lycée.

« Comme toute modification d'une telle envergure, la réforme du baccalauréat et avec elle celle du lycée général peuvent susciter des réactions diverses, allant du rejet pur et simple à l'adhésion la plus totale, en passant par tous les stades intermédiaires. L'important consiste cependant à garder raison : les enjeux de l'école requièrent un effort d'analyse rationnelle, et non la facilité de la pensée binaire – qui n'est pas une vraie pensée.
Cela vaut d'autant plus que, ni en amont ni en aval, nous ne nous trouvons à proprement parler dans un calendrier d'urgence.

  • D'une part, le neuf se nourrit d'une réflexion déjà ancienne, marquée par exemple en leur temps par le rapport Gaudemar, le projet de réforme Darcos ou le rapport Descoings. Et il s'appuie sur tout un travail de concertation, celui de Pierre Mathiot d'abord, celui de Jean-Michel Blanquer et de son équipe ensuite.
  • D'autre part, nous avons un peu de temps devant nous. Diverses questions restent ouvertes, et je m'en réjouis, car cela prouve qu'il y a bien de la place pour la réflexion et pour la concertation. Le calendrier proposé est le suivant : en mars - avril 2018, une nouvelle phase de consultation ministérielle autour des modalités de mise en œuvre de la réforme ; en même temps et jusqu'à leur parution annoncée pour décembre 2018, le travail d'élaboration des nouveaux programmes du lycée ; en septembre 2018, une nouvelle classe de seconde dont les contours ne seront pas bouleversés par rapport à ce que nous connaissons déjà ; en septembre 2019, la nouvelle première qui, elle, sera significativement différente, et, en bout de course, le nouveau baccalauréat au cours de l'année scolaire 2020-2021.

Les échéances sont claires, serrées peut-être, mais elles nous laissent le temps de travailler, dans le souci du bien commun, et en nous mobilisant pour tirer de la réforme tout ce qu'elle peut contenir de fructueux.

 

GLOBALEMENT, LA RÉFORME COMPORTE DE NOMBREUX ASPECTS POSITIFS

Il était nécessaire de réformer le baccalauréat.
Pas d'abord du fait de son coût : après tout, s'il répondait pleinement à ses objectifs, la question de son poids budgétaire me paraîtrait somme toute assez seconde... Mais plutôt pour trois raisons majeures : son absence totale de lien avec l'enseignement supérieur, son contenu issu d'une sédimentation historique non raisonnée, et son alourdissement dénué de sens.

Mécaniquement, une réforme de l'examen ne pouvait qu'entraîner avec elle une réorganisation du lycée. Le besoin se faisait en effet de plus en plus pressant de sortir de la logique en silos des filières, de la culture du « tout S » qui n'était que trop fréquemment du « faux S », et d'un cloisonnement des disciplines peu propice à l'appropriation du sens des savoirs par les lycéens.

À ce double égard, j'observe que, sur bien des points, la réforme va dans le sens de ce que l'Enseignement catholique appelle de ses vœux depuis des années, en particulier dans tout ce qui concerne la prise en compte de la diversité des profils et des projets, l'assouplissement des parcours, l'investissement humain et horaire en matière d'accompagnement à l'orientation, ou encore l'articulation entre le bac – 3 et le bac + 3.

« Donner chair à la notion de continuum enseignement secondaire / enseignement supérieur »

En effet, les éléments intéressants ne manquent pas, et ils témoignent d'une réelle cohérence les uns par rapport aux autres :

  • En lycée général, la fin des filières1, au profit d'une plus grande personnalisation des parcours, ouvre la voie à un accueil plus réel de la pluralité des compétences et – cela me paraît essentiel – fait davantage de place à l'envie, au plaisir d'apprendre, au sens du travail fourni.
  • Les horaires spécifiques dévolus à l'orientation peuvent permettre, s'ils sont bien mis en œuvre, une valorisation réelle de cette (relative...) modularité.
  • L'instauration d'une part de contrôle continu (en fait, compte tenu de ce qui est prévu, il serait plus rigoureux de parler de contrôle en cours de formation) libère le baccalauréat de sa dimension « couperet », pour à l'inverse le situer comme une étape dans un chemin de formation.
  • Pareillement, l'introduction d'une nouvelle épreuve orale élargit le spectre des attendus en fin de lycée, et doit enrichir en cela les compétences des lycéens.
  • Au même titre que cette épreuve orale, plusieurs spécialités prévues par la réforme renforcent le dialogue des disciplines les unes avec les autres, un dialogue qui consolide la construction d'une véritable culture (songeons également à cette nouveauté que va constituer l'enseignement des « Humanités scientifiques et numériques »).
  • Tout ceci donne chair, ou du moins peut vraiment donner chair, à la notion de continuum enseignement secondaire / enseignement supérieur, tout en nous invitant opportunément à sortir du débat un peu vain consistant à savoir si le baccalauréat marque d'abord la fin du secondaire ou d'abord le début du supérieur.
  • Enfin, le maintien de la voie technologique dans le cadre d'un baccalauréat réformé contribue lui aussi à l'équilibre global du dispositif.

 

DEMEURENT TOUTEFOIS, ET C'EST BIEN NORMAL, DES QUESTIONS OU DES POINTS DE VIGILANCE

 

Certaines interrogations fréquemment exprimées ces derniers jours ne me semblent pas vraiment ou pas totalement pertinentes :

  • Ici ou là, l'on évoque la « fin du baccalauréat national ».

En réalité, nous savons tous qu'à l'heure actuelle les responsables des filières sélectives étudient les dossiers de candidature bien avant les épreuves du bac, et que lorsqu'ils analysent les bulletins scolaires des élèves, ils apprécient les notes en fonction du nom du lycée d'origine... Dans sa configuration présente, la portée nationale du bac ne saute donc pas aux yeux. Demain, les épreuves organisées dans le cadre du contrôle continu reposeront sur une banque de sujets nationaux accompagnés de grilles d'évaluation précises, et par ailleurs les notes du bac pourront être prises en compte dans l'accès au supérieur, lui conférant ainsi une portée beaucoup plus effective : n'y a-t-il pas là une procédure plus respectueuse des jeunes ?...

  • D'autres, ou les mêmes, pointent un risque de « creusement des inégalités»

Oui, le risque existe. Mais la réforme sera ce que nous ferons d'elle ! Si nous nous donnons les moyens de bien l'accompagner, en veillant tout particulièrement, et donc prioritairement, à ceux de nos élèves qui ne bénéficient pas d'un environnement social et culturel porteur, elle pourra produire de la personnalisation dans un commun préservé. Par exemple, à celles et ceux qui redoutent l'épreuve orale pour les lycéens issus des milieux défavorisés, je voudrais répondre qu'il relève précisément des missions de l'école que de les aider à développer les compétences, et toutes les compétences, qui leur seront nécessaires2...
Le moins que l'on puisse dire est que le menu unique et son cortège d'orientation formatée n'ont pas franchement fait leurs preuves en matière de lutte contre les inégalités : il me semble à l'inverse que plus de diversité peut ouvrir à plus d'équité et à plus d'égalité.

En revanche, différents points seront bel et bien à clarifier. Par exemple, et de manière non exhaustive :

  • Qu'en sera-t-il demain du baccalauréat professionnel et, plus largement, de la formation par la voie professionnelle ? Tous les jeunes méritent la même attention, et donc tous les parcours le même intérêt.
  • Quels qu'en soient les éléments, qui ne sont pas encore arrêtés à l'heure où j'écris, c'est à l'aune de sa cohérence d'ensemble que s'appréciera la politique mise en œuvre.
  • Quelle place sera faite aux baccalauréats généraux préparés dans les lycées agricoles ? L'on peut aisément imaginer qu'ils auront l'opportunité de proposer la nouvelle spécialité « écologie, Agronomie et Territoires » : mais devront-ils se limiter à cette seule possibilité ou, comme cela semble évidemment souhaitable, auront-ils accès à un choix plus diversifié?
  • En ce qui concerne cette même spécialité, mais aussi pour ce qui est de l'enseignement des « Humanités scientifiques et numériques » : quels en seront les contenus, et quels professeurs les enseigneront-ils?
  • L'épreuve orale de terminale prévoit trois examinateurs, dont l'un issu de l'extérieur : qui le nommera ? Sur quels critères ? Avec quel accompagnement, quelle formation?
  • Quel coefficient sera-t-il affecté aux différentes disciplines dans la pondération globale de l'examen ? La réforme scellera-t-elle la fin de notre tradition de la compensation, son atténuation, ou son maintien?
  • Le fait que ces questions, et bien d'autres encore, ne soient pas tranchées constitue selon moi un signe encourageant. J'y vois la marque d'une réforme qui se construit pas à pas, en faisant place au dialogue et à la concertation.

Dans cette mise en place progressive, différents points de vigilance devront à mes yeux faire l'objet d'une attention toute particulière :

  • En premier lieu, je tiens à fortement souligner la nécessité de ne pas tomber dans les mêmes travers que ceux qui ont pu accompagner le déploiement de la réforme du collège, et peu ou prou en dénaturer le sens. Souhaitons notamment que le décret à venir ne réduise pas la portée des intentions initiales, et que les circulaires d'application ne limitent pas à leur tour celle du décret ! Il est en effet bien des formes de dirigisme, voire de caporalisme local, dont l'école française gagnerait profondément à se défaire. L'un des atouts majeurs de la réforme du baccalauréat et du lycée réside dans sa volonté de faire place à la diversité des jeunes : cela suppose une réelle souplesse de fonctionnement et une véritable marge de manœuvre pour les initiatives locales, dès lors qu'elles se conçoivent dans un cadre régulé, avec la concertation (y compris la concertation interne à chaque établissement) et l'évaluation requises.
    Très concrètement, cela pose notamment la question de la latitude dont jouiront ou non les lycées dans l'offre de spécialisations qu'ils pourront proposer. Je n'ose imaginer qu'ici ou là des responsables rectoraux puissent vouloir imposer à nos lycées des choix qui restreindraient leur capacité de rayonnement ; mais nous y serons extrêmement attentifs, car il en va de l'intérêt des élèves et de leur réussite.
  • En deuxième lieu, la question des modalités du contrôle continu (ou du contrôle en cours de formation...) devra être travaillée avec soin. Au prétexte louable d'alléger l'organisation de l'examen, il ne faudrait surtout pas en arriver à un simple « glissement » de son poids vers des équipes au quotidien inconsidérément alourdi...
  • Par ailleurs, si la volonté d'un engagement significatif sur le terrain de l'accompagnement à l'orientation appelle mon adhésion la plus entière, je note qu'à l'évidence cela nécessitera un important investissement (dans tous les sens du terme) en matière de formation des acteurs comme du point de vue de l'information proposée aux familles et du partenariat développé avec elles, avec une attention prioritaire pour les jeunes et les familles des milieux socialement et/ou culturellement moins favorisés.
    Pour ce qui concerne l'Enseignement catholique, j'ajoute qu'il ne saurait se borner à une approche « technicienne » de l'orientation. C'est une démarche plus globale qu'il doit s'efforcer d'approfondir, en intégrant l'orientation scolaire à une formation au discernement, et à une éducation aux choix de vie fondée sur la notion de vocation. 

Faire place à la diversité des jeunes suppose une véritable marge de manoeuvre pour les initiatives locales.

 

Outre ces divers points de vigilance, deux regrets pourraient être formulés – quand bien même l'on peut entendre les raisons qui ont conduit aux décisions prises. D'une part, je ne suis pas certain de me réjouir du maintien de l'oral de rattrapage. La question n'est certes pas essentielle, mais il me semble qu'une procédure de rattrapage fondée sur l'analyse des bulletins scolaires du candidat aurait été plus conforme à la cohérence d'ensemble de la réforme...
D'autre part et pour les mêmes motifs, il m'aurait paru intéressant que fût creusée la piste, proposée par le rapport Mathiot, d'une organisation semestrialisée de l'année scolaire.
Je note toutefois que le ministre a précisé que les établissements qui le souhaiteraient auraient la possibilité de s'y engager : j'invite les chefs d'établissement et les équipes à y réfléchir, en s'inspirant par exemple des pratiques déjà expérimentées en lycée agricole.

QUELLES PEUVENT ÊTRE LES CONDITIONS OU LES CLEFS D’UNE RÉFORME RÉUSSIE ?

Je l’ai déjà écrit, mais je le répète délibérément : une première condition de réussite de la réforme réside à mes yeux dans le déploiement d’une plus grande place faite aux initiatives locales et à ce que l’on pourrait appeler « l’autonomie concertée », ou encore « l’autonomie régulée ».

Encore une répétition volontaire et assumée : une deuxième clef se trouve selon moi dans l’attention forte aux lycéens qui ne bénéficient pas d’un bagage et d’un environnement aidants. Qui dit plus de souplesse, une certaine modularité, davantage de possibilités de choix, dit aussi ou peut dire aussi plus de risques de se perdre en cours de route… Charge à nous d’en avoir conscience, et de travailler à ce que la réforme profite bel et bien à tous les lycéens !

Troisième condition, tellement évidente et tellement déterminante – notamment au vu de ce qui précède – que trois mots suffisent à l’évoquer : la nécessité cruciale d’un investissement significatif sur le terrain de la formation des équipes, tant en termes de formation initiale qu’en matière de formation continue et d’accompagnement des acteurs.

 

Développer en France une véritable culture collective de la formation tout au long de la vie

 Enfin, et là se situe selon moi l’essentiel, une quatrième et très décisive clef serait à chercher du côté des futurs nouveaux programmes.
Il me paraît en effet déterminant qu’ils s’ancrent clairement dans une logique de construction et de validation progressives des acquis, qu’ils favorisent le dialogue des disciplines et non leur cloisonnement, et qu’ils privilégient l’appropriation véritable des savoirs par les élèves plutôt que le traitement coûte que coûte d’une suite de points à franchir comme autant d’obstacles dans un concours hippique.

Ceci s’avère d’autant plus important que nous nous trouvons confrontés à une sorte de paradoxe : d’une part, il relève aujourd’hui du lieu commun que de souligner le fait qu’un jeune entrant dans la vie active changera plusieurs fois de métier au cours de son parcours professionnel ; mais, d’autre part, la réforme du baccalauréat et du lycée entend à bon droit mieux préparer les élèves à leur réussite dans le supérieur, et, pour ce faire, elle tend à renforcer la spécialisation progressive en première et en terminale.

 


Je ne conçois qu’un seul moyen de faire en sorte que ce paradoxe devienne une tension féconde, et non une impasse : veiller à ce que les programmes ne se cristallisent pas sur les seules connaissances, mais qu’ils insistent tout autant sur les questions de méthode, de réflexion, d’aptitude au travail collaboratif, de capacité à l’initiative, à l’esprit de recherche, à la prise de risque.

Si tel est le cas, et c’est bien sûr ce que j’appelle de mes vœux, alors pourra enfin se développer en France une véritable culture collective de la formation tout au long de la vie : l’avenir de nos jeunes, et donc celui de notre pays, sont à ce prix. »

Pascal Balmand
Secrétaire général de l’Enseignement catholique
1. à condition que le travail de composition des classes soit mené de sorte à permettre un brassage des élèves, et non leur regroupement en fonction des spécialités. L’exercice comporte certes une part de complexité, notamment du point de vue de l’organisation des emplois du temps, mais son intérêt éducatif et pédagogique me semble nettement supérieur à sa difficulté.
2. à cet égard, il faudra certainement préciser rapidement les attendus, les modalités et les critères d’évaluation de cette épreuve orale, afin de réduire au maximum les risques d’accentuation des inégalités qu’elle pourrait éventuellement susciter.

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