Des EPI pour vivre et apprendre ensemble

Les Enseignements de pratique interdisciplinaire (EPI) :
une approche pédagogique
pour vivre et apprendre
ensemble au collège.

Auteure : Béatrice NOEL-LEPELLETIER, Maître de conférences , Faculté d’Education
Université catholique de l’Ouest- Angers - Equipe PESSOA de l’UCO-
Groupe « Vivre et apprendre ensemble » LISIS (Laboratoire international sur l’Inclusion scolaire)

Contact: beatrice.lepelletier@uco.fr

IFUCOM Angers

Vivre et apprendre ensemble, une priorité du service d’éducation

À l’occasion de la réforme du collège, nous avons engagé une recherche action qui examine les liens les Enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) et « le vivre et apprendre ensemble ». Ce sont des éléments de la phase exploratoire que nous vous présentons ici.
Le « vivre ensemble » s’impose aujourd’hui comme une préoccupation majeure du service éducatif. En 2013 , la loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’École réitère la volonté de l’État de développer les valeurs de la République qui sont la condition de notre capacité à vivre ensemble (Peillon, 2013) . Les évènements de 2015 ont souligné combien cette mission constitue de fait une priorité éducative. En conséquence, l’Éducation nationale a lancé la grande mobilisation pour les valeurs de la République tandis que l’Enseignement Catholique a développé le projet « éthique républicaine » . C’est dans ce cadre que se situe notre recherche action. Par ailleurs, compte tenu que l’école française peine à faire réussir les élèves défavorisés , il est pertinent de chercher à promouvoir non pas uniquement le vivre ensemble, mais plutôt le vivre et apprendre ensemble.
Dans ce sens, la réforme du collège (2016) a pour but de « faire du collège un lieu d’épanouissement et de construction de la citoyenneté, une communauté où l’expérience individuelle et l’activité collective sont privilégiées » . Une de ses mesures phares est la mise en place des EPI. L’orientation ministérielle est ambitieuse, mais en quoi et à quelles conditions les EPI favorisent-ils le vivre et apprendre ensemble ? Les EPI s’appuient sur la collaboration et la démarche de projet. Est-ce suffisant pour développer la citoyenneté ? Notre démarche est compréhensive. Nous nous intéressons ici aux valeurs qui sous-tendent ces pratiques.

Une double mission : développer la personne et le citoyen

Cette réforme appelle au changement sans toutefois constituer une réelle rupture. Il s’agit plutôt d’un mouvement qui tend à conjuguer épanouissement personnel et citoyenneté, comme le montre l’examen des lois d’orientation de 1975 à 2013.

Exploration des lois d’orientation

Depuis 1975 , la loi fixe quatre missions au service d’éducation : l’épanouissement personnel, la culture, la préparation à l’intégration professionnelle et la citoyenneté. En 1989 , la loi place l’élève au centre du système éducatif : elle tend à privilégier l’épanouissement personnel. Mais en 2005 , elle met l’accent sur l’inclusion et la citoyenneté : les élèves doivent vivre, apprendre ensemble et partager les valeurs de la République. Enfin, en 2013 la loi devient de plus en plus précise et complexifie les missions éducatives : il faut conjuguer citoyenneté et épanouissement personnel. Elle défend l’éducabilité et encourage la communication, la coopération et l’esprit d’initiative. Elle veut développer la capacité à vivre ensemble, le sens des responsabilités, de la liberté et des principes démocratiques. A partir de 2016, le nouveau socle commun rend indissociable la formation de la personne et celle du citoyen. L’école doit faire advenir la personne citoyenne. Il s’agit de former des personnes libres, éclairées, réfléchies, responsables et engagées. L’autonomie, finalité du service éducatif, est réitérée.

Éclairage philosophique

Selon Ricœur (1990), accomplir une vie réussie implique l’articulation entre intériorité, altérité et cité. Pour comprendre ces interrelations, clarifions quatre notions: épanouissement personnel, autonomie, citoyenneté et monde commun.
Dans l’Éthique, Spinoza lie l’épanouissement personnel au conatus. Le conatus est la force intrinsèque qui nous permet de persévérer dans notre être. Trois siècles après, le neuroscientifique Damasio (2003) reprend la thèse du philosophe : nos émotions guident nos choix. La joie, par exemple, est un indicateur d’affranchissement, d’affirmation et d’épanouissement de soi. Ainsi, l’épanouissement personnel passe par la conscience de son intériorité et notamment de ses émotions.
L’autonomie, selon Kant (1862) est la faculté de se déterminer par soi-même, de choisir et d’agir librement. Son développement implique l’effacement du maître et le respect de la puissance d’agir des autres afin de ne pas les vulnérabiliser. La collaboration qui engage des interactions réciproques apparaît propice au développement de l’autonomie. Arendt (1983, p. 219) affirme que « le pouvoir [power] jaillit d’entre les hommes lorsqu’ils agissent ensemble et retombe dès qu’ils se dispersent. » Dans la construction de l’autonomie, altérité et intériorité sont intimement liées.
Selon Habermas (1992), la citoyenneté renvoie aux principes démocratiques: auto-détermination, adhésion libre, délibération et égalité de participation. Son développement implique une condition : l’éthique du dialogue qui suppose l’engagement dans des actions sans contrainte, le respect des règles de l’échange, la sincérité et la recherche de la vérité (p. 122). Le langage constitue un facteur privilégié d’articulation entre intériorité, altérité et cité.
Enfin, pour définir le monde commun, Arendt (1983, pp199-200) pose les principes du « vivre ensemble ». Les humains doivent s’organiser pour vivre en êtres distincts et uniques parmi des égaux. L’action collective implique d’agir pour la cité, d’innover, de communiquer, de prendre des initiatives, de reconnaître la valeur et les initiatives des autres, de se sentir interdépendants, de promouvoir la liberté et la réciprocité. Cette valeur apparaît comme une condition à l’articulation intériorité-altérité-cité.
Ce développement théorique pointe des compétences à développer pour favoriser le vivre et apprendre ensemble. Ces compétences entrent dans la logique des EPI qui associent collaboration et pédagogie du projet. Elles convoquent un système de valeurs : liberté et égalité, reconnaissance et respect, interdépendance et réciprocité, débat et dialogue, recherche de la vérité et esprit critique, créativité et esprit d’initiative. Ses valeurs sont-elles conscientisées par les élèves? Comment les expriment-ils ? Nous avons interrogé des collégiens pour connaître leurs représentations.

 

Les valeurs à développer à l’école : le point de vue des élèves

En décembre 2016, un questionnaire orienté sur les EPI a été proposé aux collèges du diocèse du Mans. Quatre établissements volontaires ont fait participer leurs élèves. Nous avons obtenu 488 réponses exploitables.
Dans le questionnaire, l’énoncé concernant les valeurs était le suivant : « Pour bien vivre et apprendre au collège, qu’est-ce qui est très important pour toi ? Ecris trois noms communs sans article. » Le mot « valeur » n’est pas explicite afin de contourner l’ambiguïté du mot et d’éviter les réponses stéréotypées. L’analyse porte sur 1334 mots traités.

Des mots ordinaires pour exprimer les valeurs du vivre ensemble
Les mots recueillis sont disparates. Toutefois, la valeur « amitié » s’impose en tête (16,29%). Dans une moindre importance, arrivent : l’entraide (8,10%), le respect (7,80%), l’ambiance (6,97%), le silence (6,45%), l’écoute (5,92%). Compte tenu des enjeux actuels, de faibles occurrences nous interrogent : égalité (0,30%), fraternité et liberté (0,15%), collaboration (0,75%). Les mots-clés du « vivre ensemble » tels que réciprocité, autonomie, et esprit critique sont absents. Nous supposons que les valeurs du vivre ensemble sont implicites dans les représentations. Elles sont exprimées par des mots « ordinaires » et non pas par des concepts construits.

Prédominance du rapport aux autres chez les élèves
Dans un deuxième temps, nous regroupons les mots en quatre catégories : le rapport aux autres (57,20%), le rapport à l’apprentissage (22,34%), le rapport à l’environnement matériel (9,67%), le rapport à soi (9,82%). Dans cette catégorisation, le mot « écoute » (5,92%) est difficilement classable : en effet, le terme peut renvoyer à l’écoute passive d’un cours (apprentissage) ou à l’écoute active d’autrui (autres) ou à l’écoute de son langage intérieur (soi).
Chez les élèves, l’importance donnée au rapport aux autres est double au regard de l’importance donnée au rapport à l’apprentissage. Les élèves semblent prédisposés à l’altérité et notamment à l’entraide. Le rapport à l’apprentissage arrive second (même si on y intègre « l’écoute »). Ce faible score indique que pour « vivre et apprendre ensemble » les attitudes ont plus d’importance que l’acquisition des connaissances et des capacités. Mais sont-elles explicites dans les objectifs d’apprentissage? Le rapport à soi, exprimé dans les mêmes proportions que le rapport à l’environnement matériel, interroge : l’école prédispose-t-elle les élèves à prendre conscience autant de leur épanouissement personnel que des contingences matérielles?
Ces résultats nous suggèrent deux préconisations : 1/ s’appuyer sur la relation aux autres pour enseigner, notamment en installant des situations de coopération. 2/ favoriser chez les élèves la conscientisation du développement de leurs compétences en faisant préciser leur pensée par des mots justes. Il s’agirait de faire évoluer leurs représentations notamment pour mieux articuler savoir, intériorité, altérité et citoyenneté.

 

Conclusion

Nous cherchons à comprendre en quoi et à quelles conditions les EPI favorisent le vivre et apprendre ensemble. Cette exploration nous a permis de repérer des valeurs qui sous-tendent le vivre ensemble telles que l’autonomie, l’interdépendance, la réciprocité, la reconnaissance, la communication, le dialogue, l’esprit critique et l’esprit d’initiative notamment.
Or, les EPI s’appuient sur la collaboration et la pédagogie de projet. Ils constituent des occasions pour vivre ces valeurs. Cependant, l’enquête préliminaire montre que ces valeurs restent imprécises dans les représentations des élèves. On peut se demander si elles sont alors transférées dans la vie quotidienne. Une des conditions pour que les EPI contribuent au vivre et apprendre ensemble serait de faire avancer la conceptualisation de ces valeurs. Ainsi, c’est du côté d’une démarche métacognitive que nous envisageons d’engager la poursuite de notre étude.

Bibliographie

  • Arendt, H., Fradier, G., & Ricœur, P. (1983). Condition de l’homme moderne. Paris: Calmann-levy.
  • Damasio, A. R. (2003). Spinoza avait raison: joie et tristesse, le cerveau des émotions. Paris: O. Jacob.
  • Habermas, J. (1992). De l’éthique de la discussion. Paris: Editions du Cerf.
  • Kant, E. (1862). Mélanges de logique. Paris: Ladange.
  • Spinoza, B. (1842). Oeuvres de Spinoza. Paris: Charpentier.
  • P. Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 202. 

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