Un pied de nez à la ségrégation Nord-Sud

À Marseille, des projets d’échanges entre établissements s’initient pour confronter les élèves à une altérité qu’ils ne vivent plus au sein de leur école. Le 5 janvier dernier, une journée a permis à Saint-Joseph-Viala, dans les quartiers Nord, de rencontrer Endoume, une école du sud de la ville.

 

Par Aurélie Sobocinski

Les temps d'échanges et de rencontres se déroulent dans une ambiance festive.
Les temps d'échanges et de rencontres se déroulent dans une ambiance festive. @ A. S.

« Ils sont arrivés les autres ? » Dans la cour de l’Œuvre Timon-David ce matin, à quelques encablures du vieux port de Marseille, on se regarde avec un soupçon d’excitation. Les élèves de l’école Saint-Joseph-Viala viennent tout juste d’arriver du quartier Nord La Cabucelle, banlieue populaire dont la paupérisation s’est aggravée depuis la fermeture des usines Saint-Louis et Haribo.

Après une heure trente de transports en commun pour rejoindre le sud de la ville, un voyage qui en dit long sur le cloisonnement géographique de Marseille, une grande première les attend ce matin. La délégation d’élèves de CM1 et CM2 va rencontrer ses homologues de l’école d’Endoume, dans le privilégié VIIe arrondissement marseillais.

Ce « choc des cultures » a été initié par les deux chefs d’établissement complices. À Saint-Joseph-Viala, dirigé par Sylvie Chaumette, l’accueil est passé en une seule année de 80 % d’enfants de familles musulmanes à presque 100 %. À l’école d’Endoume, Éric Martelli et son équipe font face, malgré une ouverture placée au cœur de leur projet, à une réduction de la diversité sociale due à la crise. Ils comptent aujourd’hui trois familles non catholiques sur 155.

Là-bas comme ici, les deux collègues partagent un même constat, à regret : la mixité culturelle et religieuse n’est plus vécue entre les murs de leur école. De leur envie commune d’y remédier est né ce projet de rencontre interétablissements : « Quel que soit le milieu dans lequel les enfants vivent, les uns comme les autres ont besoin, de découvrir d’autres réalités, de se confronter à l’altérité, souligne la dynamique directrice de Saint-Joseph-Viala, qui après avoir décidé avec son équipe de programmer des temps de débats hebdomadaires autour de la connaissance du fait religieux, a souhaité aller plus loin. Avec tout ce qui se passe actuellement, il faut prendre cette question de société très au sérieux. Et ce travail commence avec les enfants ! »

Aujourd’hui, l’objectif est de faire vivre aux écoliers « un dialogue interreligieux en actes », comme l’explique sœur Colette Hamza, en charge des relations avec l’islam pour le diocèse de Marseille qui accompagne les deux équipes dans ce rapprochement. Devant les enfants, Éric Martelli explique : « On a choisi le thème de Marie et de l’Annonciation, commun à la Bible et au Coran. À partir de l’étude de textes et d’images, on va essayer d’identifier, au-delà des différences, des ponts entre les religions. Et cette après-midi, place au foot et au ping-pong, on organise un mini-championnat en mélangeant les équipes ! Ce ne sera pas Endoume contre Saint-Joseph-Viala mais Endoume avec Saint-Joseph-Viala. »

A la découverte de l'autre... #A. S.
À la découverte de l'autre... @ A. S.
de riches enseignements
... de riches enseignements... @A. S.

Par groupes d’une dizaine d’élèves, les ateliers commencent, animés par deux adultes. Aux côtés de sœur Colette Hamza et d’une enseignante de CM2, Lila, Emma et leurs camarades d’Endoume prennent place avec Mohamed, Amine, Lou, Hichem... Très vite les questions fusent : « C’est quoi la différence entre la Bible et le Coran ? » ; « Et Jésus en fait, il est quoi pour les musulmans ? Et Marie ? » Après la lecture de plusieurs passages, Amine déclare : « En fait, l’histoire de Marie c’est la même dans les deux textes, avec les mêmes personnages mais des noms et des lieux différents. Dans les deux, elle fait confiance à Dieu. » Vincent vient de découvrir que « Jésus avait un autre nom en arabe et que c’était un prophète dans le Coran ». Emma est intriguée : « Mais alors, c’est quand Noël pour les musulmans ? » Mohamed rit : « Nous c’est Mawlid que l’on fête, la naissance de Mahomet, pas celle de Jésus ! », avant de demander, tout aussi intéressé : « Mais c’est quoi en fait la différence entre juifs et chrétiens ? Et chrétiens et catholiques, c’est la même chose ? »

Il est déjà l’heure de se retrouver en plénière. Arthur, qui n’avait jamais « rencontré de musulmans », aimerait « continuer à parler avec eux ». « On voit bien qu’on a des différences, mais si on se ressemblait tous, on s’ennuierait ! », s’exclame Sarah, de Saint-Joseph-Viala, qui demande déjà : « Est-ce que l’on va pouvoir se revoir un jour ? » Sœur Hamza pense déjà à un après : « Ce qui va être réellement intéressant, c’est ce qu’ils vont raconter à leurs parents ? Quel sens aura pour eux cette expérience, une fois rentrés à la maison ? »

Soeur Colette Hamza, une passeuse entre les cultures
Soeur Colette Hamza, une passeuse entre les cultures. @ A. S.

Soulagés de voir la magie de l’enfance si bien opérer, les chefs d’établissement veulent continuer. Le début d’un jumelage et d’échanges plus approfondis entre les communautés éducatives aussi ? Une deuxième rencontre en tout cas se profile, cette fois à Saint-Joseph-Viala, pendant le temps du Carême. Sœur Hamza espère que leur enthousiasme sera contagieux : « On est encore trop frileux dans les échanges inter-établissements sur ce thème. C’est pourtant une chance pour l’enseignement catholique de pouvoir aborder les questions du fait religieux, du sens, d’accueillir cette diversité et de pouvoir en débattre. Il me semble qu’il y a là une réelle responsabilité. Plus on décloisonnera, plus on enrichira son école et on aidera à la construction de la société et de l’Église ! »

Vivre la mixité en inter-établissements

Tour-Sainte, Notre-Dame-de-la-Viste et Saint-Mauront sont trois établissements des quartiers Nord de Marseille qui accueillent entre 80 et 90 % d’enfants issus de l’immigration, de confession musulmane. L’école jésuite de Provence (école-collège-lycée), elle, recrute dans l’arrondissement le plus favorisé du sud de la ville. Depuis trois ans, en réponse à l’appel de sa tutelle à investir les périphéries et en écho aux orientations diocésaines qui invitent à mettre au cœur l’accueil de l’altérité culturelle et religieuse, le chef d’établissement a choisi de se relier à travers des projets communs au niveau du collège et du lycée à ses collègues des quartiers Nord. « À Marseille, le cœur du problème c’est la fracture sociale, explique le père Pascal Sevez s.j., directeur de Provence. Si l’on ne sort pas nos élèves de leurs quartiers respectifs, ils peuvent ne jamais se côtoyer ni avoir l’occasion de s’ouvrir à d’autres réalités. » Plutôt que d’opérer une mixité « brute » où la comparaison et la pression seraient aussi violentes que douloureuses, les équipes des quatre établissements ont préféré opter pour une « politique de petits pas pérennes ». En mutualisant les sorties comme celle obligatoire en classe de 5e par exemple : « Provence loue un car plus grand pour deux classes et permet à nos collégiens d’aller observer avec leurs élèves la géologie », salue Jacques Le Loup, directeur de Saint-Mauront. En mettant aussi à disposition des personnels : tous les jeudis, un père jésuite assure ainsi la permanence au CDI de Saint-Mauront qui ne bénéficie que d’un poste de documentaliste à mi-temps.

Autre exemple de collaboration menée entre les lycées de Provence, Tour-Sainte et Notre-Dame-de-la-Viste, le dispositif « Médecin, pourquoi pas Moi ? », dont c’est la deuxième promotion cette année. L’idée : accueillir au sein du Centre Laennec-Marseille dès la classe de 1re les lycéens motivés par des études de médecine, à raison de deux jours pendant les vacances. Dans ce lieu neutre, situé dans le centre-ville de Marseille, les douze jeunes sélectionnés dans chaque établissement sur lettre de motivation, sont initiés par des professeurs des trois établissements ainsi que des étudiants en médecine aux méthodes de travail et à la façon d’appréhender le programme à la faculté. « Les élèves découvrent à la faveur de cet horizon commun d’autres façons de raisonner, de fonctionner et cela se passe bien, souligne Marie-Pierre Chabartier, chef d’établissement à Tour-Sainte. Pour nous, l’existence d’un tel projet d’ouverture vers l’extérieur constitue un petit miracle ! »

eca-actualites-religions-enseignement-catholiqueCet article, issu d’un hors-série d’ECA paru en mai 2016 fait le point sur le dialogue interreligieux et interculturel qui se vit dans les établissements. Reportages, analyses, commentaires de textes du magistère et interviews de chercheurs y brossent le paysage d’un enseignement catholique ouvert à l’autre, par vocation.

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