Religions : quand les jeunes parlent aux jeunes - Enseignement Catholique

Religions : quand les jeunes parlent aux jeunes

Depuis 2015, Radia Bekkouch est la présidente de Coexister. Cette association, créée par Samuel Grzybowski, il y a dix ans, promeut le dialogue entre jeunes croyants de toutes les religions et non croyants. Très sollicitée par les collèges et les lycées depuis les attentats de 2015, elle contribue à améliorer le climat scolaire, levier du Réenchantement de l’École.

Mireille Broussous

© M. Broussous
Comment est née l'association Coexister?

Radia Bekkouch : Coexister a été créée en mai 2009, à un moment où le conflit israélo-palestinien faisait de nombreuses victimes civiles, notamment du côté palestinien. En France, les tensions entre juifs et musulmans s’aggravaient. Les responsables de la paroisse Saint-Léon, de la mosquée de Javel et de la synagogue Adath Shalom, situées dans le XVe arrondissement de Paris, ont décidé d’œuvrer pour la paix en renforçant le dialogue entre communautés. Samuel Grzybowski, qui avait alors 16 ans, et dix autres jeunes – chrétiens comme lui, mais aussi juifs et musulmans – ont décidé d’agir. Ils sont allés, dans un geste symbolique, donner leur sang ensemble. Ils ont appelé cette initiative « Ensemble à sang % ». Dans la foulée, ils ont créé le mouvement Coexister dont la devise est : « Diversité de convictions, Unité dans l’action ».

 

Que propose Coexister ?

R. B. : L’association a imaginé un parcours éducatif pour les 15-35 ans, organisé autour de trois temps. Tout d’abord, les jeunes de différentes religions sont amenés à dialoguer ensemble afin d’apprendre à mieux se connaître. Ensuite, ils conduisent des actions de solidarité (don du sang, maraudes pour aider les plus démunis, etc.) ou de défense de l’environnement. Enfin, ils sensibilisent d’autres jeunes à l’inclusion et à la solidarité en intervenant en milieu scolaire. 8 000 jeunes ont suivi ce parcours depuis 2009.

L’association s’est développée très rapidement…

R. B. : Au départ, il existait trois groupes Coexister : à Paris, Lyon et Marseille. Aujourd’hui, il y en a quarante-cinq. Ils sont localisés dans des villes de plus de 100 000 habitants mais interviennent sur tout le territoire. Le développement de Coexister a été accéléré en 2013-2014. Samuel Grzybowski est parti avec trois amis pendant dix mois faire un voyage autour du monde baptisé « Interfaith Tour ». L’objectif était de rencontrer des personnes favorisant l’entente entre communautés. 435 initiatives ont ainsi été recensées. Dans la foulée, près d’une centaine de conférences ont été données pour rendre compte de ces rencontres. Ces voyages se sont « institutionnalisés ». Tous les deux ans, quatre jeunes partent ainsi pour un nouveau tour du monde…
Le second coup d’accélérateur au développement de Coexister a malheureusement été donné par les attentats de 2015. Beaucoup de jeunes nous ont alors rejoints et ont adhéré à notre mouvement pour des périodes plus longues. Auparavant, ils nous accompagnaient pendant six mois ou un an. Désormais, ils s’investissent au sein de l’association pendant deux à trois ans. Actuellement, Coexister compte 2 300 adhérents. Les deux-tiers d’entre eux viennent du scoutisme dont nous sommes très proches. Ce mouvement d’éducation populaire aconfessionnel et apartisan est reconnu d’intérêt général.

Comment intervenez-vous en milieu scolaire ?

R. B. : Nous intervenons en fin de collège et dans les lycées et sommes devenus des praticiens du vivre ensemble. Nous parlons aux élèves de laïcité, nous déconstruisons certains préjugés sur les religions grâce à des vidéos, des jeux que nous avons mis au point et qui ont été validés par l’Observatoire de la laïcité. Nous abordons l’histoire des religions, les différences culturelles, nous évoquons des données sociologiques – bien sûr, en nous adaptant à l’âge des élèves. Ces outils sont portés par des jeunes qui ont vécu le parcours éducatif Coexister et qui peuvent parler de leur propre expérience de dialogue avec des jeunes athées ou des jeunes croyants d’autres religions. Nous montrons ainsi que l’échange, le vivre ensemble sont possibles.

 

Comment sont organisées ces interventions ?

R. B. : Les intervenants vont dans les établissements par groupes de trois au minimum. Nous observons un principe de base : en classe, c’est l’intervenant de religion musulmane qui parle de la religion juive, celui de religion juive qui s’exprime sur les religions musulmane ou chrétienne, etc. Quand nous allons à la rencontre des élèves, nous affirmons notre athéisme ou notre appartenance religieuse, nous sommes clairs sur cette question et c’est ce qui nous rend crédibles.
Nous ne souhaitons pas que les enseignants interviennent si ce n’est pour ramener le calme en cas de besoin. Il s’agit de formations entre pairs. Nous ne sommes pas des enseignants, ni des policiers, nous sommes là pour partager notre expérience. Ce que nous souhaitons, c’est éveiller la curiosité, créer une interrogation ou au minimum introduire un certain doute chez ceux qui ont des d’idées préconçues. Ainsi, nous expliquons ce qu’est la laïcité, un principe que nous défendons car il permet de vivre sereinement sa religion. Or, le débat est souvent intense autour de cette question car beaucoup de jeunes pensent que la laïcité va à l’encontre des religions.

J’ai fait un rêve

 

Dans son livre Fraternité radicale*, le fondateur de Coexister, Samuel Grzybowski, revient sur son parcours. Adolescent, il a fait un rêve de fraternité conforté par quelques rencontres décisives, comme celle de la communauté des frères de Taizé. Ce n’était là que le début d’un voyage guidé par un souci d’œcuménisme, de mixité sociale et un sens radical de l’amitié.

 

 

Aux éditions Les Arènes, 2018.

Qui fait appel à l’association et à quel moment ?

R. B. : Actuellement, nous intervenons dans les établissements deux ou trois fois par jour. Avant les attentats, c’était plutôt deux ou trois fois par semaine… Tous les établissements font appel à nous, qu’ils soient publics ou privés. Nous sommes contactés par l’équipe pédagogique, parfois par le chef d’établissement.
Il y a deux types d’interventions : des actions de prévention pour préserver le vivre ensemble ; ou des interventions « à chaud » après que des problèmes aient surgi entre élèves. Les établissements se trouvent alors démunis, ne savent plus comment réagir. Lorsque nous arrivons dans ce contexte, la tension est souvent palpable. Dans ce cas, nous n’envoyons que des intervenants très aguerris et nous revenons sur ce qui s’est passé. L’objectif, c’est de montrer que de ces tensions peut surgir quelque chose de positif, que le dialogue peut se réinstaller, que certains peuvent s’engager pour le favoriser.

L’École pourrait-elle aller plus loin dans cette amélioration du vivre ensemble ?

R. B. : Il faut parler davantage de ce qui fâche. On se trompe lorsqu’on imagine qu’en n’évoquant pas ce qui est à l’origine des tensions, on les neutralise. Les enseignants ne peuvent aborder la question des religions seuls, c’est très délicat pour eux car ils sont dans un rapport d’autorité avec les élèves et ne disposent pas des outils pour le faire de façon sereine. Renforcer le lien entre les établissements scolaires et le mouvement associatif et éducatif est une piste à creuser. Ces initiatives amènent les élèves à prendre conscience de la richesse que constitue la diversité des cultures et des religions. Cela peut aussi leur donner le goût de l’engagement.

Propos recueillis par Mireille Broussous

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