Rapport Sauvé - Enseignement Catholique

Rapport Sauvé

 

Jean-Marc Sauvé

« Au commencement étaient les victimes… »

 

   Jean-Marc Sauvé, président de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), a remis, le 5 octobre dernier, un rapport qui révèle l’ampleur des violences perpétrées envers les enfants depuis les années 40. Il invite l’enseignement catholique à renforcer la prévention au sein de ses établissements.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourquoi avoir consacré la première partie de votre rapport aux témoignages des victimes ?

Jean-Marc Sauvé : Au commencement étaient les victimes, ce qu’elles ont subi, souffert, et le silence dans lequel elles ont été enfermées. Ce sont elles qui détiennent la connaissance sur le sujet ! C’est la raison pour laquelle nous avons choisi de présenter les savoirs expérienciels avant les connaissances scientifiques.
Pour recueillir ces témoignages, nous avons lancé un appel. Il a permis 6 471 prises de contact, l’identification de 2 700 victimes, le recueil de 1 628 questionnaires et de 2 800 correspondances. La Ciase et l’Inserm ont aussi mené 243 auditions d’une durée moyenne de deux heures. Ce matériau a été exploité dans la première partie du rapport et dans l’une des annexes qui a fait l’objet d’une publication intitulée : De victimes à témoins.

 

Quels enseignements tirer de leurs paroles ?

J.-M. S. : Pour tous, il y a un avant et un après l’abus, qui structure leur existence, une très grande difficulté à parler et une souffrance, une forme d’empêchement à vivre, puisque plus de la moitié des victimes, des décennies après les faits, ont une mauvaise, voire une très mauvaise santé psychique. Mais au-delà de ces caractéristiques communes, chaque expérience est avant tout singulière.
Il faut savoir que tous les abus sur mineurs commis dans les institutions publiques ou privées reposent sur la perversion d’une relation d’autorité et d’éducation. Globalement, ceux perpétrés par des hommes d’Église sont un peu moins graves (32 % relevant de la qualification juridique de viol contre 38 % en population générale), mais durent plus longtemps et ont des conséquences plus lourdes sur le plan de la vie affective, sexuelle et familiale. Comment l’expliquer ?

Certains abus reposent sur l’accès au corps, dans le sport par exemple ; d’autres sur l’accès à l’esprit, comme à l’école ; ceux perpétrés par des religieux s’appuient sur l’accès à la conscience, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus intime... Ces derniers abus prospèrent sur le terreau d’une théologie du sacerdoce dévoyée qui sacralise la figure du prêtre, même au dehors de sa fonction sacramentelle.

Depuis 1950, 216 000 (+ ou – 50 000) abus sexuels ont été commis par des clercs et 330 000 (+ ou – 60 000) par des laïcs en mission d’Église…

Avez-vous été surpris par l’ampleur des chiffres ?

J.-M. S. : Oui bien sûr. Ces chiffres révèlent une situation dramatique pour l’Église mais aussi pour l’ensemble de la société. Le rapport contextualise ces résultats au regard des 5,5 millions de victimes au total, soit un adulte sur dix. Reste indéniable que le taux de prévalence est plus fort dans l’Église qu’ailleurs, même si elle arrive après la famille et le cercle amical. Pendant des années, les enfants n’ont pas parlé, les familles, les institutions n’ont pas su voir et l’Église elle-même n’a été officiellement mise au courant que de 4 % des cas.

30 % des abus commis par des clercs l’ont été dans des établissements catholiques…

J.-M. S. : Les abus commis par des prêtres et religieux en milieu scolaire représentent jusqu’à 40 % du total entre 1950 et 1970. Après cette période, ils sont remplacés par des enseignants de l’Éducation nationale et ne gardent que des fonctions d’aumônerie. Et à partir des années 1990, les abus scolaires représentent moins de 5 % des violences sexuelles perpétrées par des religieux. Un angle mort reste à étudier dans l’enseignement catholique : l’évolution du nombre d’agressions commises par des laïcs dans la période récente.

 

Comment expliquer l’omerta qui a prévalu jusque dans les années 2000 ?

J.-M. S. : L’Église fait de la sexualité un véritable tabou. Or, quand on ne sait pas nommer les choses, on ne peut pas les combattre ni les prévenir effi cacement. On parlait de « gestes déplacés », « contraires à la chasteté » ou encore de « problèmes avec les enfants », mais les évêques et les supérieurs étaient loin d’imaginer ce que ces mots cachaient. Il y a eu une tendance forte à minimiser les actes et leurs conséquences.
Parallèlement, jusque dans les années 1970, l’Église s’occupait des prêtres en diffi culté, pour les soigner mais aussi éviter le scandale et les maintenir dans leur sacerdoce, tout en étant indifférente vis-à-vis des victimes. Cette entraide a disparu dans les années 70, l’Église devant gérer le départ massif de prêtres et les établissements de soins ont fermé. N’oublions pas toutefois que 95 % des prêtres n’ont rien à se reprocher et qu’il leur faut porter ce fardeau.

Les établissements scolaires où des prêtres ont commis des abus devraient-ils faire acte de mémoire ?

J.-M. S. : Dans les établissements qui n’ont pas accueilli la parole des victimes, préférant couvrir les faits, un geste symbolique pourrait être envisagé. Mais aucune recommandation nationale ne me semble pertinente, surtout sur des faits très anciens. Rien ne saurait être envisagé sans un travail de discernement local entrepris en lien avec les victimes. D’autant qu’il s’agit le plus souvent d’un problème de personne – le père untel ou l’abbé untel – plutôt que d’établissement.

 

Parmi vos recommandations, lesquelles pourraient s’appliquer à l’enseignement catholique ?

J.-M. S. : Dès qu’il y a des soupçons, un signalements doit être fait auprès du Parquet, suivi d’une enquête rapide et de mesures conservatoires. Sans diligence des procédures, saisir la justice peut avoir l’effet délétère d’entretenir l’omerta. On peut l’éviter par le biais de conventions comme celle signée entre le Parquet et l’évêché de Paris, qui garantit aujourd’hui l’efficacité des saisines concernant les abus. En outre, le milieu scolaire doit proscrire toute procédure interne : lourdes, elles requièrent une expertise qui n’est pas la sienne et elles peuvent être assimilées à de la dissimulation. Il convient aussi de renforcer la prévention. Chaque établissement gagnerait à établir une cartographie des risques liés à ses activités. Cela permettrait de lister des mesures de réduction, réévaluées périodiquement. Il pourrait y avoir une modélisation nationale de ces risques, à adapter localement. Le réseau Apprentis d’Auteuil a déjà fait ce travail. Enfi n, l’Église va ouvrir un numéro d’appel national qui renverra vers des dispositifs d’écoute et d’accompagnement adaptés aux types d’abus signalés, dont la Ciase recommande qu’ils mêlent expertise interne et externe à l’institution. Ceux qui concernent l’enseignement catholique pourraient être, dans ce cadre, renvoyé vers un canal dédié.

Article à retrouver dans le numéro 405 d'ECA. Pour vous abonner cliquez ici

 

 

Que pensez-vous de la réception de votre rapport, deux semaines après que vous l’ayez remis à la Conférence des évêques de France ?

J.-M. S. : Je suis très favorablement impressionné par la mobilisation des communautés chrétiennes. Elle dépasse les clivages entre courants progressistes et conservateurs et traduit une volonté d’agir forte ainsi que la prise de conscience d’une responsabilité collective.
Je comprends aussi que le rapport provoque une onde de choc, dont j’attends qu’elle ait des répercussions dans toute la société. Il n’est pas besoin d’invoquer la domination masculine pour constater que 95 % des auteurs d’abus dans notre société sont des hommes. La vérité est toute simple : les hommes sont des prédateurs en puissance. On se désole parce qu’ils ont déserté les métiers d’éducation mais cela représente la meilleure prévention possible ! Ceci dit, j’espère que l’évolution des mentalités amènera des comportements masculins normalisés dans une société de mixité et permettra de réintroduire la parité dans l’enseignement de manière sécurisée pour les enfants.

 

Le rapport, son résumé et les extraits de témoignages de victimes sont téléchargeables sur le site de la Ciase : ciase.fr

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