Philippe Delorme à l’AEF : « Des postes plutôt que des heures supplémentaires ! »

Bien que "les équipes enseignantes se soient professionnalisées par rapport à l’enseignement à distance", Philippe Delorme, Sgec, alerte quant à la "détresse des jeunes. Le fait que l’école soit un lieu de rencontre et de partage est fondamental pour l’équilibre de nos jeunes. Ils se questionnent sur le niveau qu’ils auront dans le supérieur", explique-t-il dans une interview à AEF info le 12 février 2021. Craignant également des "conséquences" de la crise économique pour l’enseignement privé, Philippe Delorme demande, par ailleurs, "l’arrêt, au moins pour la rentrée 2022, des transformations d’heures postes en heures supplémentaires car nous n’arriverons plus à les absorber". Critiquant également le projet de loi "séparatisme", il estime qu’il fait "passer de l’école de la confiance à l’école de la défiance". Enfin, Philippe Delorme indique soutenir la réforme de l’éducation prioritaire.

 

Philippe Delorme, secrétaire général de l'enseignement catholique Sgec

AEF info : Comment l'enseignement privé vit-il cette période marquée par la crise sanitaire ?

Philippe Delorme : Cela va plutôt bien car nous avons des équipes investies, très disponibles. Tout le monde joue le jeu, les équipes enseignantes se sont professionnalisées par rapport à l’enseignement à distance, se sont formées, nous ne sommes plus dépourvus face à cette situation.

Aussi, l’enseignement hybride ne concerne que le lycée, ce qui est plus facile que de gérer cela qu’avec des collégiens et des enfants du primaire. Les équipes tiennent bien le choc, sont imaginatives, ont pris en compte les enfants fragilisés lors du premier confinement, des dispositifs ont été mis en place en fonction des profils accueillis.

 

AEF info : Quelle organisation pédagogique est en vigueur dans les lycées privés ?

Philippe Delorme : Nous n’avons pas de chiffres sur le nombre de lycées passés à l’hybride, et les choses bougent régulièrement. Certains ont donc gardé du présentiel à 100 %, d’autres ont organisé les cours en présentiel une semaine sur deux, d’autres alternent 2 ou 3 jours, estimant une coupure d’une semaine trop longue… Les chefs d’établissement manifestent une grande souplesse, même si cela demande aux professeurs une adaptation importante.

 

AEF info : Vos établissements subissent-ils la pression des familles pour rester à 100 % de cours en présentiel, notamment à l’approche du baccalauréat ?

Philippe Delorme : Les familles et les jeunes sont demandeurs du présentiel. Ils ont conscience qu’un cours en distance n’est pas aussi efficace qu’en présentiel. Et nous sommes dans le souci de permettre aux jeunes de réussir, mais nous n’avons pas de pression particulière des familles. Nous en avons eue l’an dernier, quand nous avions fermé totalement, certaines évoquant la contribution des familles, mais pas dans le sens d’une pression pour la fin du distanciel. Les équipes aussi souhaitent être en présentiel.

 

AEF info : Ressentez-vous une inquiétude spécifique, cette année chez les lycéens, en vue du baccalauréat et de l’orientation dans le supérieur ?

Philippe Delorme : Globalement, nous voyons bien la détresse des jeunes. Le fait que l’école soit un lieu de rencontre et de partage est fondamental pour leur équilibre. Ils se questionnent sur le niveau qu’ils auront dans le supérieur. Ils manquent de repères, n’ont pas eu les entraînements habituels, voient que les programmes ne seront pas accomplis, que des notions ne seront peut-être pas acquises. Il y a déjà une angoisse naturelle avec Parcoursup mais, ajoutée à l’évaluation en contrôle continu, aux questionnements sur les critères d’évaluation, c’est encore plus difficile.

En plus, on voit que les étudiants du supérieur souffrent donc, oui, il y a de l’angoisse et des interrogations chez nos lycéens du cycle terminal. Nous nous devons d’être le plus accompagnant possible.

 

AEF info : Et chez les collégiens ?

Philippe Delorme : En fin de troisième, où les enfants sont à un âge difficile et où le choix de l’orientation est important, c’est également difficile, tout comme les élèves de seconde. Dès lors, il faut ne pas les évaluer et les conseiller sur l’orientation uniquement sur les notes mais aussi sur leurs goûts et leurs capacités. Un élève de 14-15 ans qui n’a pas eu de cours normal depuis mars, ce n’est pas facile. Il ne faudrait pas que l’orientation soit décidée à l’aune de résultats faussés, la question de l’orientation doit être regardée très précisément. Mais, cette année, on anticipe un peu plus que l’an dernier.

 

AEF info : Vous notiez, lors de votre conférence de presse de rentrée, une perte d’effectifs d’élèves inédite cette année (lire sur AEF info). Qu’estimez-vous pour l’an prochain ?

Philippe Delorme : Les pertes que nous avons cette année sont en maternelle et primaire, comme dans le public, car cela suit la courbe démographique (lire sur AEF info). Nous aurons encore ce phénomène l’an prochain, sauf arrivée massive – improbable - d’élèves de l’extérieur.

La crise économique peut également avoir des conséquences mais il est difficile de le mesurer. Nous avons beaucoup d’enfants de professions intermédiaires, d’artisans, et cela risque d’être plus compliqué pour eux de scolariser leur enfant chez nous.

Plus généralement, et dans le cadre d’un travail prospectif que nous menons actuellement, nous réfléchissons aux lieux d’implantations sur certains territoires, déplacer des établissements d’un territoire en perte démographique à un autre en croissance. Il faut que l’enseignement catholique s’adapte à la répartition de la population.

 

AEF info : L’enseignement privé va-t-il subir des suppressions de postes pour la rentrée prochaine (lire sur AEF info) ?

Philippe Delorme : Nous avons des "heures postes" transformées en heures supplémentaires : il y aura beaucoup plus d’enseignants qui auront des heures supplémentaires. Autrement dit, en termes de moyens, nous aurons la même quantité mais répartie autrement. Cela nous pose des difficultés car, s’il y a des endroits où les enseignants sont demandeurs pour réaliser des heures supplémentaires, ailleurs, c’est parfois très compliqué d’en trouver.

Nous demandons l’arrêt, au moins pour la rentrée 2022, de ces transformations d’heures postes en heures supplémentaires (lire sur AEF info) car nous n’arriverons plus à les absorber, et ce sera au détriment des élèves.

Par ailleurs, d’ici fin mars, l’enseignement catholique va lancer une campagne de communication pour inciter à embrasser le métier d’enseignant, et tenter de combattre le manque de vocation pour le métier, en particulier dans certains lieux et certaines disciplines.

 

AEF info : La réforme de la formation des enseignants devrait changer l’organisation des établissements concernant l’accueil des stagiaires. Comment l’enseignement privé va-t-il s’en emparer ?

Philippe Delorme : Dans le public, les heures des stagiaires sont inscrites dans les emplois du temps des établissements. Cela nous posait des problèmes dans le 1er degré car ce sont des tiers-temps donc, pour une classe, il fallait trois professeurs stagiaires pour faire un plein-temps : imaginez la joie des parents d’élèves qui verraient trois enseignants stagiaires différents pour apprendre à leur enfant à lire et écrire…

Alors, nous avons décidé de couper en deux le stage : 4 semaines en fin de M1 et 8 semaines en début du M2, ces heures venant en plus dans les emplois du temps. Ainsi pendant que les étudiants seront en responsabilité en classe, les professeurs titulaires pourront effectuer d’autres tâches comme du soutien ou partir en formation.

Nous avons fait un choix propre afin de faciliter la formation et de permettre aux étudiants de Meef d’être dans la meilleure posture possible pour réussir le concours.

 

AEF info : L’actualité, c’est aussi le projet de loi séparatisme : quel est votre regard sur les articles qui concernent le scolaire et les débats en cours (lire ici et là) ?

Philippe Delorme : Notre regard évolue mais pas forcément dans le bon sens. Au départ, nous étions réservés car nous ne pensions pas que ce texte permettait de répondre à la problématique qu’il posait. Ce n’est pas parce qu’un enfant n’allait pas à l’école qu'il n’allait pas subir d’autres influences.

Avec cette loi, nous passons de l’école de la confiance à l’école de la défiance. On estime que, a priori les familles ne sont pas sûres, que seul l’État est capable d’éduquer nos enfants… Cela fait plus que nous gêner, nous sommes vraiment sceptiques.

En outre, les débats à l’Assemblée sont assez consternants car on dit tout et n’importe quoi à l’occasion de cette loi. Certains veulent réveiller la guerre scolaire, affirment des choses nous concernant qui sont fausses et pas fondées.

Globalement, nous nous interrogeons toujours sur la suppression de l’instruction en famille, qui est désormais soumise à l’autorisation préalable. Nous souhaitons que les parents restent les premiers éducateurs de leurs enfants. Priver, pour un petit nombre, les familles de cette liberté nous semble dangereux et aller dans le mauvais sens. Et, en plus, on crée une machine à gaz.

Chercher à renforcer les contrôles et protéger l’enfant, c’est légitime, mais une autorisation préalable, que ce soit pour l’IEF ou pour les établissements hors contrat, n’est pas admissible car c’est une atteinte à la liberté d’enseignement. Nous craignons que les débats dérapent et modifient la loi Gatel.

Nous avons en revanche été rassurés sur l’article 1er concernant la neutralité des agents publics : il a été réaffirmé que, compte tenu de notre caractère propre, les établissements privés sous contrat ne sont pas concernés par cette neutralité.

 

AEF info : Le ministère a également lancé une réforme de l’éducation prioritaire (lire sur AEF info). Répondant à une de vos demandes anciennes, l’enseignement privé devrait faire partie du nouveau cadre des CLA. Êtes-vous satisfait de cette réforme ?

Philippe Delorme : Nous la soutenons car elle correspond à ce que nous avons souhaité : ne pas raisonner par zone uniquement et regarder individuellement les établissements en fonction de leur situation, notamment ceux en zone rurale. C’est un dispositif qui s’annonce productif, efficace, sain et porteur.

J’ai eu confirmation que nous pourrions rentrer dans ce cadre à titre expérimental, à dose raisonnable, et cela devrait se faire si et seulement si, évidemment, nous avons des établissements qui entrent dans les critères nationaux définis.

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