Philippe de Lachapelle - La vraie richesse, c'est l'autre - Enseignement Catholique

Philippe de Lachapelle – La vraie richesse, c’est l’autre

INTERVIEW DE PHILIPPE DE LACHAPELLE - Parue dans ECA de Novembre 2015

Pour Philippe de Lachapelle, directeur de l’Office chrétien des personnes handicapées (OCH), la crise actuelle est l’occasion de retrouver le chemin de l’autre et de soi-même. Et si l’accueil de la fragilité était la condition pour accomplir notre vocation d’homme ?

 

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L’enseignement catholique lance un chantier pour réenchanter l’École. Vous invitez vous-même à un réenchantement plus vaste, en faisant place à la fragilité. De quoi s’agit-il ?

Philippe de Lachapelle : Il y a un côté déprimé dans notre société française. On a perdu le sens de la personne, le sens de la vie. Je suis frappé, lors de mes visites dans des établissements scolaires quand je livre un témoignage devant des lycéens, par la recherche de sens qu’expriment les jeunes que je rencontre : ils ont envie et soif !

Or notre société très matérialiste et compétitive ne nous éclaire pas à ce sujet. Elle donne de petites raisons de vivre au jour le jour, mais rien de plus : il faut être meilleur que l’autre, viser le zéro défaut, avoir fait ceci, réussi cela...
Les personnes fragiles, handicapées, ne disposent pas de tous ces artifices pour exister ! Pourtant il y a chez elles une capacité de fierté, de joie qui ne relève ni de l’avoir, ni du pouvoir, ni même du savoir : celle d’être tel que l’on est, en relation, aimé, aimable et de pouvoir aimer l’autre tel qu’il est lui aussi.

 

Quand nous nous dissimulons derrière nos bureaux, nos statuts, nos fonctions, la personne handicapée, elle, n’a aucun moyen de se cacher et nous invite, de fait, à ce chemin du sens, qui libère et réenchante !

Selon vous, les personnes fragiles ont un rôle à jouer dans notre société où la fraternité est mise à mal. À quoi leur rencontre invite-t-elle ?

À un chemin de dépouillement, pas nécessairement facile, et parfois même douloureux. On ne sait jamais exactement où la personne fragile va nous conduire à l’intérieur de nous-mêmes. Il y a dans cette rencontre une part de risque mais aussi un chemin de vérité, d’unité. Il est absolument impossible de ne considérer qu’une dimension de la personne fragile : elle nous invite à une prise en compte de sa globalité. Nous-mêmes avons profondément ce besoin-là.

 

Pour vous, l’accueil de la fragilité implique la nécessité d’un autre rapport au temps...

C’est toujours sur le temps effectivement que les personnes fragiles nous provoquent ! Quelqu’un qui mendie dans la rue et auquel on donne une pièce rapidement sans s’arrêter par peur ; une personne handicapée physique qui marche lentement et sur le pas de laquelle on a du mal à régler le sien... Voilà deux situations qui auraient nécessité de s’ajuster au temps de l’autre pour nous mettre dans le bon tempo. À chaque fois que j’y consens, je vais mieux parce que c’est ce qui me sort de moi-même, m’ouvre à la rencontre. Cette dynamique éclaire nos vocations d’hommes et de femmes : toutes nos existences sont faites pour donner à l’autre et recevoir. J’aime raconter l’histoire d’Antoine, cet homme polyhandicapé, très dépendant. Ne parlant pas, il fallait le porter, le laver, le nourrir avec beaucoup de délicatesse. Antoine recevait sa vie de la vie des autres. Dans sa fragilité extrême pourtant, il donnait tout lui aussi à travers son corps, et semblait donner vie à toutes les personnes qui prenaient soin de lui. Il révélait combien la seule richesse qui compte, c’est la relation.

 

Quelle a été pour vous l’expérience fondatrice sinon transformatrice ?

Ma rencontre avec Pierre lors de mon service militaire dans un petit foyer pour personnes handicapées mentales « léger » à Clamart, dans les Hauts-de-Seine. Je sortais d’une école de commerce et pensais que j’allais venir faire du bien à Pierre, qu’il avait besoin de mes talents. Or je ne servais à rien ! Pierre, en grande souffrance psychique, enchaînait les bêtises de plus en plus graves ! À chaque fois pourtant, il revenait vers moi le premier, réclamant pardon et me demandant si je l’aimais quand même. Il me convoquait non pas au niveau du faire, du savoir, mais de l’amitié, de l’amour inconditionnel. Il avait soif de communion. Derrière mon hyperactivité, mes succès, mon besoin de rassembler mes copains, il a révélé en moi cette même soif de relation d’amour et m’a aidé à me poser cette question difficile : « Suis-je aimable pour moi-même ? ». Se le demander, c’était entrer dans une démarche de libération, d’acceptation, de consentement qui se poursuit encore aujourd’hui !

 

Notre société est-elle en chemin vers cet accueil de la fragilité ?

La question est difficile. Bien des choses nous en éloignent dans le modèle de société actuel. Et en même temps, je ressens aujourd’hui une soif très perceptible de relation, de communion, sans autre condition que d’être soi-même en vérité. Beaucoup de désordres intérieurs aujourd’hui en sont à mon sens l’expression. Les jeunes me demandent souvent si on peut avoir les deux richesses : l’argent, le pouvoir, le statut social et... l’amitié ?

Jésus est très clair là-dessus : on ne peut avoir deux maîtres. La question n’est pas de se priver de ces réalités mais de les mettre au service d’autrui de sorte qu’elles ne nous coupent pas de la seule vraie richesse qui compte : l’autre !

 

Cette puissance de la fragilité qui opère une transformation individuelle peut-elle devenir le vecteur d’un changement collectif ?

Oui ! Je suis témoin de ce que produit la rencontre de quelques personnes fragiles avec des milliers de jeunes lors de rassemblements : dans le réseau de l’Arche ou à Lourdes lors du Frat ! Je crois beaucoup à la force de l’expérience. L’altérité altère, transforme, favorise un climat d’entraide. J’y vois un levier puissant de transformation collective parce que c’est finalement faire avec la différence, apprendre à s’appuyer les uns sur les autres et à sortir de cet individualisme selon lequel « moins j’ai besoin des autres, mieux je me porte », comme s’il s’agissait d’une indignité. Avec elle, il s’agit de passer de la compétition à la communion, de créer des communautés de vie, de rencontre, d’amitié, d’activité, d’appartenance où le plus fragile a toute sa place : nous sommes interdépendants et c’est une bonne nouvelle ! Je garde en mémoire le souvenir d’un chef d’établissement et de son équipe que l’OCH a aidés pour le financement de travaux d’accessibilité. Parmi les élèves étaient accueillis trois enfants du Centre médico-social parisien Saint-Jean-de-Dieu, atteints de lourds handicaps physiques. Un an après, les trois jeunes étaient passés dans le niveau supérieur ! La directrice m’a parlé des répercussions de cet accueil dans cette classe qui était devenue celle qui marchait le mieux dans l’établissement. Cela était dû, selon elle, au climat d’attention mutuelle créé autour des jeunes en fauteuil roulant : il avait apaisé chacun et fait du bien à tous.

 

Où en est précisément l’École dans cet accueil de la fragilité ?

Elle progresse mais il reste encore tant à faire ! D’une façon générale, je garde l’impression, à travers l’expérience de mes propres enfants, d’un cadre très formaté, fait pour formater. J’ai vu dans leurs classes tellement de copains qui ne s’en sortaient pas, dotés pourtant d’une créativité incroyable mais en échec parce que l’École ne reconnaissait pas leurs talents... Ce que je perçois, avec nuances selon les endroits, c’est combien l’École a du mal à envisager la personne dans sa globalité, une condition tellement essentielle pour trouver la motivation et l’envie d’évoluer. C’est bien plus facile à dire qu’à vivre et à faire ! Plus qu’un enjeu pédagogique, j’y vois celui d’une attitude, d’un climat de bienveillance et d’attention à la fragilité, qui doit être envisagé comme une chance pour tous et être vécu, en premier lieu, entre adultes pour mieux rejaillir sur les enfants.

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