L’UNETP à l’heure du numérique pédagogique

Sur le thème « Une révolution annoncée – Éducation, pédagogie & numérique », la Journée nationale de l’UNETP (Union nationale de l’enseignement technique privé), s’est déroulée le 29 septembre dernier, à Paris. Devant la soixantaine de chefs d’établissement présents, divers experts sont intervenus pour enrichir leur réflexion sur les outils digitaux et les conseiller sur leurs usages.

François Husson

 

« Il est urgent de prendre le virage numérique », a martelé Jean-Louis Baudier, le président de l’UNETP (Union nationale de l’enseignement technique privé), en accueillant la soixantaine de chefs d’établissement participant à la Journée nationale de l’association, le 29 septembre dernier, à Paris. « Grâce à la Covid, avec d’énormes guillemets, le numérique fait un pas en avant dans les établissements », s’est-il félicité avant de laisser la parole à de nombreux experts pour une rencontre au programme chargé.

 

Les digital natives, un mythe

Rémy Challe, chief innovation Officer de Skill and You, un groupe d’entreprises françaises d’ed-tech (technologie au service de l’éducation) a contextualisé l’enseignement à distance (EAD) qui a évidemment profité des apports du numérique. Il a d’abord rappelé que cette modalité existait depuis plus d’un siècle : le Cned a été créé en 1939, l’École universelle, fondée par un postier de Périgueux, date de 1907 et bien avant, Léon Eyrolles – le futur éditeur– a proposé en 1891 « L’école chez soi ».

L’expert a ensuite démonté le mythe des digital natives. Si les jeunes sont à l’aise avec les outils numériques, ils en ont un usage simple et passif, et la crise sanitaire a mis en lumière leurs difficultés à envoyer un mail ou à se servir d’un traitement de texte.

Rémy Challe a également distingué le distanciel subi du distanciel choisi. La pandémie a imposé de passer brutalement au tout distanciel, ce qui a généré des inégalités entre les apprenants bien équipés et les autres, et a révélé aussi le manque de formation des enseignants dans le domaine. Conséquence positive cependant, l’émergence de solutions innovantes, de débrouillardises inspirantes et de pratiques pédagogiques qui nourriront le distanciel choisi. Car cette modalité d’avenir est pour lui un « présentiel enrichi, voire une école augmentée » qui impose de repenser la pédagogie et de créer de l’engagement auprès de l’enseignant et de l’élève tout en renforçant l’accompagnement. « À distance, on peut voir la progression de l’apprenant, on sait ce qu’il fait sur la plateforme, et il ne se retrouve pas seul comme devant un Mooc, il est avec des tuteurs qui le suivent de manière personnalisée », a-t-il plaidé, en insistant sur les défis que constituent la formation des enseignants et des chefs d’établissement.

 

Les compétences du XXIe siècle

L’intervenant suivant était un haut cadre de l’administration de l’Éducation nationale. L’inspecteur général Jean-Marc Merriaux, ancien directeur général du numérique au ministère, ex-patron de Canopé, actuellement délégué ministériel aux compétences du XXIe siècle, a déroulé avec passion et expertise le contenu d’une carte mentale qui cernait tous les enjeux du numérique éducatif. Évoquant la révolution numérique déjà initiée, il a insisté sur la notion de citoyenneté numérique et a prévenu que l’intelligence artificielle, déjà présente, fera pleinement partie des nouvelles formes d’apprentissage. « La transmission des connaissances sera transcendée par le numérique, ainsi que la relation entre apprenants et enseignants », a-t-il avancé. En conséquence, le ministère de l’Éducation nationale fera de la formation « le point cardinal de cette transformation pour intégrer le numérique dans le socle de compétences des enseignants », sans occulter leur liberté pédagogique, qu’il veut conforter en les incitant à la créativité.

L’inspecteur général veut surtout renforcer la coopération entre les professeurs et les équipes éducatives, dans une approche collaborative. Et de citer l’OCDE pour qui l’efficience des systèmes éducatifs repose sur la capacité des enseignants à travailler ensemble. Parmi les pistes lancées par Jean-Marc Merriaux pour aborder les (r)évolutions à venir : plus d’horizontalité dans les organisations, la recherche de ses propres outils, l’échanges entre pairs, le réaménagement des espaces scolaires pour repenser la structure classe en s’appuyant sur le travail proposé sur le site gouvernemental Archi-classe… (lien :  https://archiclasse.education.fr/)

Le délégué ministériel a aussi insisté sur les compétences du XIXe siècle, qui devront s’ajouter aux savoirs fondamentaux dans les apprentissages de demain. Ces compétences, souvent réduites aux 4C (Créer, faire preuve d’esprit critique, collaborer et communiquer) n’ont pas pour l’instant de référentiel. Pour Jean-Marc Merriaux, « c’est un enjeu de trouver des champs d’intervention dans lesquels les déployer ». Il a cité pour exemple l’éducation aux médias et à l’information qui les met en jeu.

Quant aux compétences socio-comportementales qui s’y ajoutent, dont le savoir-être et le savoir vivre ensemble, le délégué a pointé leurs dimensions éthiques, constitutives de la citoyenneté numérique.

Pour asseoir « l’émergence d’un renouveau pédagogique », Jean-Marc Merriaux a cité les résultats d’une étude faite par l’université de Rennes II, affirmant que plus de la moitié des enseignants étaient maintenant convaincus des apports du numérique, là où ils n’étaient qu’un tiers avant le confinement. « Il ne faut cependant pas sous-estimer la fracture numérique, qui a été une réalité pendant le confinement », a tempéré le délégué, citant le chiffre de 500 000 à 700 000 élèves qui n’avaient aucun outil ni accès pendant la période.

Jean-Marc Merriaux a conclu son exposé en parlant des enjeux de souveraineté. « La France a été un des rares pays d’Europe à proposer des solutions souveraines, comme les ENT, qui sont montés parfois à 12 millions de connexions par jour, ou encore Ma classe à la maison, avec 7 millions de connexions quotidiennes ». Pour lui, il est important de garantir une citoyenneté numérique, basée sur des solutions contrôlables, notamment pour la gestion des données personnelles et les usages raisonnés…

L’e-réputation des établissements

Jean-Marc Alcantara, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’université de Toulouse 1 Capitole, s’est adressé à son tour aux chefs d’établissement sur un sujet sensible : la réputation de leurs établissements sur Internet. Il a montré les usages quantitatifs du net et prouvé la logique colonisatrice de la Silicon Valley qui va répertorier et répercuter toutes les traces laissées par les internautes sur les réseaux sociaux. Définissant la réputation d’une entreprise comme le capital symbolique qui lui donne sa valeur, il a conseillé aux chefs d’établissement de maîtriser leur identité avant que d’autres ne le fasse pour eux ! Pour le chercheur, celle-ci se construit dans toutes les interactions en ligne : « Je suis ce que les autres savent et pensent de moi ».

 

Le chercheur distingue trois sortes d’identité : déclarative (état-civil, adresse etc.), agissante (les interactions en ligne) et calculée. Pour cette dernière, il estime que quoi que l’on fasse, nous sommes suivis par une « ombre numérique », que seuls les algorithmes font émerger. « Nous avons intérêt à la maîtriser. Il est illusoire de croire que la réputation s’arrête aux murs de l’établissement. Vous êtes déjà dans le Web », a-t-il prévenu en pointant également le phénomène de la notation constante. Il recommande aux chefs d’établissement d’anticiper la pratique pour enrayer une possible déferlante de notations négatives difficiles selon lui à remonter.

Jean-Marc Alcantara a soumis un schéma qui hiérarchise les marqueurs à atteindre pour bâtir sa réputation et obtenir le Graal de la confiance : partir de la visibilité, avancer vers la notoriété, celle de la popularité. L’étape suivante est celle de la crédibilité, qui, appuyée sur une forte audience permet de devenir influenceur, puis, niveau ultime avant la confiance, faire autorité.

Le chef d’établissement doit donc « déclencher une viralité positive » en se souciant de ce qu’il poste sur les réseaux sociaux, en établissant a minima une charte qui précise qui publie, à quelle fréquence, et avec quelle chaîne de validation des messages. Ensuite, savoir à quelle cible on s’adresse, assigner des objectifs en phase avec ses valeurs. « Le temps est aussi un facteur précieux, d’où l’intérêt d’une veille constante et une réactivité pour anticiper des crises », a-t-il ajouté, avant d’évoquer la nécessité des moyens pour rendre ces actions concrètes, suggérant de mutualiser un webmaster entre plusieurs établissements, même éloignés les uns des autres.

Loread essaime en région

 

« L’enseignement à distance est devenu une évidence, surtout après la crise. C’est une modalité d’enseignement qui peut s’intégrer à tous les projets », a déclaré Michel Larrory. Cet ex-directeur de l’établissement lorrain Jean-XIII, à Montigny-lès-Metz, est revenu sur la manière dont il a créé en 1997 le dispositif Loread (Lorraine enseignement à distance). Son principe de départ : fidéliser les élèves des petits établissements en leur proposant les options qu’ils souhaitent. Il imagine alors de mutualiser des heures d’enseignement pour pouvoir financer une classe complète, mais géographiquement dispersée, via l’enseignement à distance. En 2002, le rectorat a appuyé la démarche, suivi par le ministère de l’Éducation en 2011. La dotation a augmenté et petit à petit, la démarche a essaimé dans les régions (Normandie, Bourgogne, Pays basque…), dopée par la nécessité de proposer dorénavant des spécialités. En 2020, 700 élèves étaient inscrits à Loread, et cette année, leur nombre monte à 800 (dont 301 en spécialités). Depuis 2019, RenaSup a confié à Michel Larrory le déploiement national de la démarche, avec la mise à disposition de la plateforme Itslearning, qui permet à tous les projets de se monter facilement et à moindre coût pour les établissements modestes (5 €/ élève/an et 7,5 €/étudiant/an pour le supérieur).

 

Se méfier des « fantasmes du numérique »

 

Trois chefs d’établissent accompagnés de leur référent numérique ont ensuite participé à une table ronde. Ils ont évoqué la manière dont ils se sont équipés, comment ils ont développé des usages numériques avec leurs équipes, avant, pendant et après les différents confinements.

Revenant sur l’ensemble des échanges de la journée, Baptiste Jacomino, adjoint à la direction diocésaine de Paris et docteur en sciences de l’éducation, a apporté un éclairage plus philosophique. Pour lui, il s’agit d’éviter « la logique totalisante du tout ou rien ». Il a mis en garde son auditoire contre les « fantasmes du numérique uniformisant » que la diversité des expérimentations multiples devra contrer. Face aux usages du numérique encore balbutiants, il recommande d’adopter une posture « modeste, locale et provisoire », de privilégier des « logiques horizontales » et surtout « d’avoir confiance dans tous les acteurs et leur créativité ».

En conclusion, Jean-Louis Baudier a remercié les experts et les témoins autant que les chefs d’établissement présents : « Le but de cette journée était de réfléchir et que vous repartiez avec des questionnements. Le numérique est un virage qu’il est indispensable de prendre, car l’enseignement privé a toujours été à l’avant-garde », a-t-il affirmé, en se félicitant de ce que le mot « mutualisation » soit au cœur des discours car, pour lui, « c’est la mutualisation qui donne la main aux chefs d’établissement ». « Nous sommes à la base du fonctionnement de l’enseignement catholique », a insisté le président, en encourageant les chefs d’établissements à être présents lors de la tournée en régions de Philippe Delorme, secrétaire général de l’enseignement catholique, dans le cadre de la démarche Prospective. À eux de rappeler le « rôle d’acteurs de terrain » joué par les chefs d’établissement.

 

Rendez-vous a été pris pour le prochain congrès de l’UNETP, les 2 et 3 décembre 2021 à Toulouse.

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