Les élèves adhèrent à la laïcité

Le Cnesco (Centre national d’études des systèmes scolaires) a présenté, le 28 janvier dernier à Paris, les résultats d’une enquête sur la perception qu’ont les élèves, les enseignants d’Éducation morale et civique et les chefs d’établissement sur la laïcité et la religion. Il en ressort une adhésion massive aux valeurs de tolérance.

François Husson

Pourtant non obligatoires en 5e, les cours de culture religieuse sont largement suivis par les élèves.« Est-il important qu'à l'école, les élèves soient tolérants entre eux, même s'ils n'ont pas les mêmes croyances ? » 9 élèves sur 10, de 3e et de Tale, répondent positivement. Et plus encore les enseignants d’Éducation morale et civique (EMC) et les chefs d’établissement… C’est le premier résultat d’une enquête de grande envergure qu’a menée en 2018 le Cnesco (Centre national d’études des systèmes scolaires) auprès de 16 000 élèves, 500 enseignants d’EMC et 350 chefs d’établissement – sur l’ensemble du territoire national, dans l’enseignement public et privé, et dans tous les types de lycées (LGTP). Elle a été présentée au Cnam, à Paris le 28 janvier dernier, par Nathalie Mons, responsable du Cnesco et titulaire de la chaire « Évaluation des politiques publiques d'éducation » au Cnam, accompagnée de Barbara Fouquet-Chauprade, de l’Université de Lausanne.

 « C’est la première fois qu’une enquête quantitative d’une telle ampleur est effectuée sur le sujet », a déclaré Nathalie Mons. L’enquête est centrée sur les fondamentaux de la laïcité, à savoir la liberté de culte, la non-discrimination pour raisons religieuses, la séparation de l’État et de l’Église et la neutralité religieuse des fonctionnaires. Les élèves, enseignants et chefs d’établissement ont été interrogés sur leurs attitudes dans et hors l’enceinte scolaire. « L’analyse repose sur le déclaratif, précisait Barbara Fouquet-Chauprade. Il peut y avoir différents points de vue pour une seule réponse. On ne prend pas en compte les pratiques, mais ce que les personnes déclarent. »

 

La religion dans l’espace scolaire

Les élèves estiment à 90 % que les enseignants les respectent, quelles que soient leur religion et opinions.
Un peu plus en retrait sur l’expression des croyances, deux tiers des élèves déclarent comme important le fait que « les enseignants n’évoquent pas leurs propres croyances en classe ». Les enseignants d’EMC, eux, sont 90 % à penser de même.

Sur la question de la pluralité religieuse, 64 % des élèves de 3e et 62 % des lycéens de Tale estiment important de pouvoir manquer une journée d’école pour une fête religieuse, ce chiffre tombant aux alentours de 40 % pour les enseignants d’EMC et les chefs d’établissement. Quant à la visibilité de la religion dans l’espace scolaire, on retrouve les mêmes chiffres : 64 % des élèves de 3e  et 62 % des lycéens pensent qu’elle ne doit pas exister, les enseignants d’EMC nettement plus (89 % au collège, 75 Ù en lycée).

Les personnels acceptent donc moins les absences des élèves pour motifs religieux, et ils sont plus rigoristes que les élèves sur les signes religieux.

 

Un fléchissement hors de l’école

En revanche, la tolérance diminue légèrement hors de l’école : 73 % des élèves considèrent que la neutralité de l’État favorise la démocratie, et 86 % des Tales ne sont pas d’accord sur le fait que « les religieux doivent avoir plus de pouvoir au sein de la société ».

Un quart des 3es et un cinquième des Tales estiment que « les règles de vie prescrites par la religion sont plus importantes que les lois de la République ».
L’enquête décrit des enseignants qui « se sentent à l’aise » et s’estiment bien formés sur la question de la laïcité.
69 % des chefs d’établissements de collèges considèrent comme inexistants dans leurs établissements les problèmes de remise en cause des enseignements ayant des motifs religieux, 29% des principaux de collèges les considèrent comme peu importants

Comme cause de dysfonctionnement de l’établissement. 3 % des chefs d’établissement avouent rencontrer des difficultés sur ce sujet, plus présentes au collège qu’au lycée. Mais elles sont minimes au regard des violences verbales et physiques (40 %), et des retards et absences. Globalement, les chefs d’établissement considèrent que cela peut poser problème mais relativisent sur la gravité. « Quand on zoome sur ces difficultés, développe Nathalie Mons, on va les trouver plus en REP et REP+. Pourtant, ce sont des établissements où la laïcité est le plus intégrée au projet de l’établissement »

Car ils sont tout de même 29 % en REP et 44 % en REP+ à estimer que le religieux devrait primer sur l’État, pour 22 % des élèves hors éducation prioritaire. En lycée professionnel, ils sont 28 % à déclarer de même (contre 14 % en lycée général).

 

Trois facteurs prédominants

Est-ce l’effet REP ou est-ce le fait des élèves ? Le Cnesco s’est posé la question et a voulu en savoir plus. L’enquête, par l’ampleur de son échantillon, a permis d’affiner les résultats pour comprendre mieux certains phénomènes. « Nous avons fait une modélisation multiniveaux – individuel et contextuel – pour regarder une seule variable à la fois », explique Barbara Fouquet-Chauprade. Plusieurs tableaux complexes ont donc été établis, permettant une lecture croisée des paramètres.

Les trois facteurs qui prédominent pour expliquer l’adhésion à la laïcité sont :

- l’effet « éducation » : plus les connaissances civiques – le niveau d’EMC – sont fortes, plus l’adhésion à la tolérance augmente.

- l’appartenance à une association est aussi une variable déterminante, qui se place en deuxième position. À noter : en classe de 3e, elle est plus marquée qu’en lycée ;

- la troisième variable, le genre, est encore caractéristique, mais à manier avec plus de précaution. Les garçons ont des positions plus tranchées que les filles, plus rigoristes dans l’enceinte scolaire (sur les signes religieux visibles, ou concernant les absences, sur la séparation État/Église). Mais Nathalie Mons reste prudente sur les raisons : « On le constate, mais l’explication peut être due à beaucoup d’autres facteurs. »

Les autres facteurs sont moins déterminants, contrairement à ce que l’on aurait pu penser. L’environnement familial, l’origine « migratoire » (à deux exceptions près sur les absences et la neutralité religieuse), le type d’établissement (privé ou public, technologique ou général), l’environnement (urbain ou rural) jouent peu dans l’adhésion. « Ce n’est pas le fait d’être en REP, mais le fait d’avoir peu de connaissances civiques, qui freine l’adhésion à la laïcité », en concluait Nathalie Mons pour tenter de répondre à ses interrogations.

 

« L’école a réussi à inculquer
les principes fondamentaux
de la laïcité.
Le panorama montre des élèves pacifiés, tolérants »

Nathalie Mons,
Responsable Du Cnesco

 

 

 

 

Barbara Fouquet-Chauprade, chercheuse à l'Unibersité de Genève et Natahlie Mons, responsable du Cnesco© François Husson

 

 

 

Les Français,
champions de la laïcité

 

Lors de la présentation du rapport du Cnesco sur la laïcité et la religion, Nathalie Mons et Barbara Fouquet-Chauprade ont commenté deux études internationales qui ont permis de comparer de nombreux pays sur la manière dont leurs jeunes adhéraient à la tolérance laïque :

- l’enquête ICCS (International Civic and Citizenship Education Study) a été menée dans 24 pays d’Europe, d’Asie et d’Amérique, auprès de jeunes de 13 à 14 ans. En 2009, ils s’opposaient à 66 % à ce que les responsables religieux aient plus de pouvoir dans la société, chiffre qui montait à 70 % en 2016. Sur le même point, les jeunes Français sont 80 % à s’y opposer ;

- l’European Values Study, réalisée en 2011 en Europe, a posé la même question aux jeunes de 18 à 29 ans. La France, là aussi, était en tête, avec 84 % des réponses, les jeunes étant contre le fait que les responsables religieux influencent les décisions gouvernementales.

 

 

 

Retrouver l’enquête complète sur le site du Cnesco

http://www.cnesco.fr/fr/laicite-a-lecole-et-dans-la-societe/

Préconisations

En conclusion, Nathalie Mons et Barbara Fouquet-Chauprade ont évoqué des pistes pour poursuivre les politiques mises en place depuis plus d’une décennie :

- éduquer plus que réprimer ou interdire ;

- équiper en compétences sociales l’élève – et le citoyen – pour vivre dans une société pluraliste, comme cela se fait dans de nombreux pays européens et au Canada, où l’enseignement cultuel laisse la place aux cours « multifaith », dans lesquels l’élève découvre toutes les religions et l’humanisme athée et se confronte avec le « fait religieux » ;

- écouter l’autre, être dans le consensus par des projets citoyens : ouvrir l’école sur la société civile, car l’adhésion à la laïcité s’étiole quand on sort de l’école ;

- faire monter en puissance la formation continue des enseignants. « Ils en ont peu, elle porte souvent sur le droit, précisait Nathalie Mons. Quand les enseignants ont acquis certaines connaissances, on peut les former sur des questions vives et faciliter la gestion émotionnelle. » ;

- développer la mixité scolaire (et résidentielle) pour faire accepter les divergences d’opinion quand l’environnement de l’élève est uniforme.

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