Leçon de droits de l'homme avec Thuram - Enseignement Catholique

Leçon de droits de l’homme avec Thuram

Champion du monde de foot en 1998, Lilian Thuram a créé une fondation d’éducation contre le racisme. Il s’avère un orateur percutant pour faire réfléchir les jeunes sur les conditionnements culturels et historiques qui font le lit des discriminations… et pour les amener à les dépasser.

Virginie LERAY

Le parc de saint-Dominique, établissement de Neuilly-sur-Seine accueille un cube dédié aux Droit humains. Ce petit container en acier noir, pensé par l’artiste suédois Michel Östlund comme le symbole de la privation des Droits de l’Homme sert de lieu d’exposition aux élèves et à leurs enseignants, afin de mener ensemble une réflexion et des actions pour promouvoir les Droits de l’Homme.

Au total, 30 cubes -pour les 30 articles des droits de l’homme- sont répartis dans le monde à l’initiative de la Raoul Wallenberg Academy, du nom du héros suédois qui a sauvé des milliers de juifs pendant la deuxième guerre mondiale.

Performance artistique à visée pédagogique, cette initiative résulte d’une collaboration historique entre Saint Dominique et le lycée suédois intégré à l’établissement depuis 17 ans. Deux cents élèves dont 68 lycéens suédois ont préparé une exposition sur les discriminations raciales.

Ils l’ont inaugurée début avril, en présence de Lilian Thuram, champion du monde de Foot de 1998 qui a créé une fondation d’éducation contre le racisme. L’occasion pour ces élèves de suivre une conférence débat « à la fois pleine d’humour, très accessible et pleine de profondeur de la part d’une célébrité qui a su mettre les jeunes au cœur de son combat contre les discriminations », commente Frédéric Gavat chef d’établissement coordinateur.

Je suis devenu noir
à l’âge de 9 ans…

Pourquoi avoir créé une fondation pour combattre le racisme ? C’est l’histoire d’une vie : Ma mère a quitté la Guadeloupe pour offrir davantage d’opportunités à ses cinq enfants. Je suis donc arrivé à Paris à l’âge de neuf ans… et c’est là que je suis devenu noir… dans le regard des autres. Aujourd’hui encore, je me considère noir… alors que mes amis blancs ne se pensent pas comme blancs.A l’école on m’a surnommé la Noiraude, du nom d’une vache stupide d’un dessin animé de l’époque. De là vient mon désir de changer le monde, de ne plus avoir peur des autres…

Dans le foot aussi…

Plus tard, quand je jouais en Italie, certains faisaient le bruit du singe quand je touchais la balle… Et malheureusement, cela se fait encore… C’est une minorité qui veut blesser, rabaisser… Mais si l’on prend conscience que c’est un préjugé ancré dans l’imaginaire, lié à la manière dont on a présenté la théorie de l’évolution à l’école, et qu’on n’y croit pas soi-même, cela ne vous atteint pas. Ce qui me touchait davantage finalement, c’est quand je voulais dénoncer ces comportements, les co-équipiers où les dirigeants m’en dissuadaient en relativisant : « Laisse tomber, c’est pas grave ». On pourrait régler le problème dans le foot. Il faudrait par exemple que les joueurs réagissent en quittant le terrain… mais la priorité est laissée au business, les enjeux financiers sont plus forts !

Les discriminations sont de vraies violences

Le racisme, comme toutes les autres discriminations, c’est grave. C’est une blessure pour ceux qui le subissent. C’est une vraie violence, tellement puissante qu’elle amène les victimes à intégrer un discours négatif sur elles-mêmes, à se déprécier.Regardez tous les homosexuels qui se suicident à cause du regard porté sur eux par la société.Il faut avoir le courage de réfléchir à ce que les comportements raciste de quelques uns révèlent de nos sociétés : elles sont racistes, misogynes et homophobes. C’est pour cela que j’ai voulu utiliser ma notoriété pour casser cet imaginaire collectif qui nous amène à reproduire des schémas de domination sans en avoir conscience. En fait, nous sommes tous remplis de préjugés mais il faut s’y confronter, comprendre d’où ils viennent pour aller au-delà.

Développer l’esprit critique

C’est un enjeu éducatif majeur : il faut apprendre à se questionner sur pourquoi on pense comme on pense, comprendre comment notre histoire conditionne le point de vue que l’on porte sur le monde et admettre qu’il y a d’autres manières de voir possibles.Pendant des siècles, on a appris à l’école qu’il y avait des races et une hiérarchie entre elles : Cela construit des imaginaires collectifs, des ressentis. Ça paraît loin… mais mon grand-père est né 60 ans après l’abolition de l’esclavage, ma mère a connu la ségrégation, moi l’apartheid en Afrique du Sud… Tout cela nous imprègne.

Racistes sans le savoir

Certaines personnes sont racistes sans le savoir... en toute bonne foi ! C’est pour cela que le racisme est si difficile à dépasser.Combattre le racisme, c’est aussi commencer par prendre conscience de ses propres conditionnements. La sociologue Françoise Héritier me disait par exemple qu’elle se surveillait en permanence pour ne pas être raciste.Moi, par exemple, je me suis rendu compte en grandissant que j’avais une tendance homophobe qui me venait de la société antillaise, très religieuse, où j’ai grandi.Se libérer de ses modes de penser, c’est très compliqué, ça implique de bousculer ses habitudes, de remettre en cause ses croyances, de comprendre que chaque personne est unique et ne peut être assimilée à une étiquette. C’est inconfortable car rabaisser l’autre, c’est aussi une manière de s’élever.On ne naît pas raciste, mais on le devient parce que cela est ancré dans nos cultures. Depuis mes ancêtres jusqu’à aujourd’hui, l’évolution est positive : chacun d’entre nous peut et doit faire évoluer la société même si les personnes favorisées par un système auront toujours du mal à accepter le changement.

Se méfier des préjugés positifs

« Qui pense que les noirs sont plus forts en sport que les blancs ? » Parmi la forêt de doigts qui se lève, Lilian Thuram  appelle Antoine et Matthieu à la tribune pour justifier leur position. « Les Noirs trustent les médailles en athlétisme » déclare Antoine tandis que Matthieu, lui-même métis, témoigne de son propre vécu : « Il y a une différence de gabarit entre nous, ce doit être génétique, un genre d’adaptation au milieu. Moi je suis très sportif … mais à la piscine, je coule car j’ai une densité osseuse et musculaire très élevée. »
« Hum… intéressant...,
s’amuse Lilian Thuram : donc si Matthieu, qui est noir, est nul en natation, cela veut dire que tous les noirs sont mauvais nageurs… et bons en course… Et le champion de natation guyanais Mehdy Metella ? C’est un OGM ? Je crois plutôt que c’est une question d’équipements culturels : aux Antilles et en Afrique, il y a peu de piscines, peu de pratiquants et la mer est avant tout perçue comme dangereuse. En revanche, pour l’athlétisme, sachez que le succès des Jamaïcains est lié à une volonté gouvernementale de développer ce sport vitrine dans les écoles. Enfin, je vous demande de réfléchir à ce qui est sous-entendu derrière l’affirmation « les Noirs sont meilleurs en sport »… Ne serait-ce pas que les Blancs sont plus intelligents ? Juste un dernier détour sportif par le football américain où les joueurs sont majoritairement noirs… sauf ceux qui jouent comme Quater back, poste stratégique… où les Blancs sont surreprésentés… Et dans les grandes écoles, les noirs sont ultra-minoritaires ? Parce que meilleurs en sport, sans doute ? »

 

 

Changer de regard

« J’ai écrit le livre « Mes étoiles noires » pour montrer les noirs sous un autre jour que le prisme historique de l’esclave, pour casser ce complexe d’infériorité qui menace les noirs.Pendant longtemps les Européens ont vu leurs premiers noirs… dans des zoos… Alors qu’il y a eu des noirs conquérants dès l’Antiquité, comme Hannibal, dans les manuels d’histoire, on parle surtout des noirs à propos de leur traite puis de la colonisation. C’est très important d’étudier l’esclavage, de savoir qu’il a été légitimé par des lois, le code noir qu’on n’évoque pas en classe… Il faut comprendre ces choses pour passer à autre choseIl y a une autre manière de regarder l’histoire ou de lire les cartes.Parce que les premiers cartographes étaient européens, ils ont mis l’Europe au centre et fait apparaître la Russie plus grande que l’Afrique, au mépris des véritables proportions … et ces représentations perdurent aujourd’hui alors que la terre est ronde et peut être vue sous bien d’autres perspectives ! »

 

 

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