Le collège sans note - Enseignement Catholique

Le collège sans note

À Saint-Louis-de-la-Guillotière, les collégiens choisissent leurs profs ! Doté du label «établissement innovant», ce collège jésuite lyonnais développe de nombreux projets qui transforment les relations entre adultes et élèves.

Par Mireille Broussous

Ianisse, Liam et Bénédicte, élèves en 3e
De gauche à droite : Ianisse, Liam et Bénédicte, élèves en 3e - © Photos : Mireille Broussous

Il est 14 heures au collège Saint-Louis-de-la- Guillotière de Lyon, situé dans un quartier populaire à forte mixité sociale. Aucune sonnerie ne retentit. Pourtant, tous les élèves montent sans chahut dans leur classe. Cette scène n’est que la partie émergée des innovations de ce collège dont l’ADN comporte un goût prononcé pour l’expérimentation pédagogique. Très impliqués dans l’organisation de leur vie scolaire, les élèves choisissent ainsi leurs enseignants ! Toutes les six semaines, dans chacune des disciplines (hormis l’éducation physique et sportive et les arts), les collégiens de trois classes d’un même niveau ont le choix entre trois professeurs. Les premiers inscrits sont les premiers servis mais, dans certains cas, les choix sont accompagnés par le professeur principal. « Nous amenons les élèves à s’interroger sur les raisons pour lesquelles ils choisissent tel ou tel enseignant. Est-ce parce que la méthode de travail leur convient mieux ou parce qu’ils souhaitent rester avec leurs copains ? Nous les orientons parfois vers tel enseignant plutôt que tel autre », précise Elisabeth Guillot, professeur de mathématiques.

Suppression des notes

Ce système exige une coordination et une entente solides entre les enseignants. L’établissement compte beaucoup d’anciens qui ne s’imaginent pas travailler ailleurs. Quant aux nouveaux, ils choisissent sciemment ce collège labellisé « établissement innovant » par le ministère de l’Éducation nationale. Bref, personne n’est là par hasard et c’est mieux ainsi. Car, tout au long de l’année, les enseignants doivent avancer au même rythme dans le programme et imaginer ensemble des évaluations communes à trois classes. Chaque midi, ils se concertent pour rester au diapason. Mais le jeu en vaut la chandelle. « Les cartes étant rebattues toutes les six semaines, il est aussi possible d’agir sur l’ambiance de la classe », indique Karine Holist, professeur de français.

Grâce à ce changement régulier de professeurs et de camarades, les adolescents évitent de s’enfermer dans un rôle pour l’année entière. « Toutes les six semaines, c’est une petite rentrée. Ils ont de nouveaux professeurs et une nouvelle envie de travailler », affirme Claire Schiffmann, professeur de mathématiques.
Autre élément qui joue sur le climat scolaire, depuis 2008, les notes ont été supprimées en 6e et en 5e, et remplacées par une évaluation par compétences. Cela évite les infinies comparaisons de performances entre élèves et « permet de réaliser un diagnostic très précis et pertinent du niveau et éventuellement des difficultés de chacun », note Jean-François Volpi, directeur adjoint et professeur de sciences de la vie et de la terre (SVT). Les 6es sont souvent déroutés par l’absence de notes. Mais les 4es et 3es, qui retrouvent une notation classique en vue du brevet, demandent à leurs enseignants que celle-ci soit accompagnée d’une évaluation par compétences. « Ce type d’évaluation les aide à se prendre en charge de façon concrète. Ils savent ainsi précisément où ils en sont et ce qu’ils doivent améliorer observe le chef d’établissement, Jérôme Widemann. En outre, l’évaluation par compétences diminue le sentiment d’échec. « Obtenir un “N”, pour “Non acquis”, c’est toujours un choc mais c’est mieux que d’avoir 4/20 », confirme Liam, un excellent élève de 3e

Une classe de bavards et de curieux

Grâce à ce type d’évaluation, l’enseignant n’est plus celui qui récompense ou sanctionne l’élève mais celui qui l’aide à mieux cerner ses difficultés et à apprécier ses progrès. Les relations entre adultes et élèves en sont transformées.
« Ceux qui arrivent en 4ou 3e découvrent qu’ils peuvent parler normalement à leurs camarades et aux adultes sans avoir besoin de crier ou de se montrer agressifs », explique Karine Holist. « Ici, les enseignants sont à l’écoute, confirme Bénédicte, qui a intégré l’établissement en 3eSi nous avons un problème, nous pouvons leur en parler. Dans mon collège précédent, ce n’était pas le cas. » Les sanctions sont rares même si elles ne peuvent toujours être évitées. Les jeunes collégiens ne vivent pas dans la peur d’oublier leurs affaires, comme dans beaucoup d’autres collèges. Du coup, ils préparent leur sac seuls dans la sérénité.

Claire Schiffmann
Claire Schiffmann, professeur de mathématiques
Jérôme Widemann, chef d’établissement (à gauche), et son adjoint Jean-François Volpi.
Jérôme Widemann, chef d’établissement (à gauche), et son adjoint Jean-François Volpi.

Pouvoir dialoguer avec les adultes ravit ceux qui vont bientôt rentrer au lycée. «Notre classe est une classe de bavards et de curieux. Nous avons passé une année formidable à travailler mais aussi à discuter avec les enseignants. Nous les respectons mais nous nous parlons d’égal à égal, de façon très détendue», confirme Liam.

Des moments d’échange privilégiés entre enseignants et élèves ont été institutionnalisés. Durant l’heure de vie de groupe qui a lieu une fois par semaine, supervisée par le professeur principal, les élèves exposent leurs soucis, trouvent ensemble des solutions. « L’ordre du jour est proposé par les collégiens. Parmi les questions évoquées : les conflits non réglés entre élèves de la classe, ceux qui peuvent survenir dans la cour avec des élèves plus âgés. Ils savent que ces réunions sont suivies d’effets », explique Elisabeth Guillot. Par ailleurs, toutes les semaines, en demi-groupe cette fois, une autre réunion se focalise, elle, sur les apprentissages. Là encore, c’est le professeur principal qui monte au créneau. Les objectifs sont très concrets : apprendre à ranger son cartable ou son bureau pour les plus jeunes, organiser son emploi du temps, trouver la meilleure méthode de travail pour chacun…

Peu de violence entre élèves

Des temps forts permettent aussi aux adultes de découvrir les collégiens dans un autre contexte et vice versa. C’est devenu une tradition. Les 150 élèves de 6e se retrouvent sur les planches pendant une semaine, mettant en scène et jouant les pièces qu’ils ont apprises tout au long de l’année en cours de français. Ceux de 5e se consacrent à leur orientation professionnelle à travers des jeux de rôle, des ateliers de réflexion, des rencontres avec des gens du quartier ou des parents. Les 4es passent une semaine en pleine nature et doivent s’organiser seuls. Quant aux élèves de 3e, ils partent tous en voyage linguistique à l’étranger. « De nombreux enseignants de toutes disciplines prennent part à la semaine consacrée au théâtre. Avant de commencer, nous participons aux séances de relaxation avec les élèves. C’est sûr, ensuite, nous les percevons différemment et réciproquement », explique Karine Holist. D’autres projets, tels que des itinéraires de découverte autour du développement durable en 5e, du corps et de la santé en 4e, permettent un travail en petits groupes sur plusieurs semaines et favorisent l’interdisciplinarité. « Cela crée du lien, favorise la construction de la personnalité et amène tout le monde à mobiliser le meilleur de ses capacités. Du coup, il y a peu de violence entre élèves, peu de violence verbale et jamais de violence physique envers les enseignants », conclut Jérôme Rivoire, professeur d’éducation physique et sportive.
Cet établissement bénéficie d’une organisation démocratique qui participe largement au bon climat scolaire. Les nombreux projets proposés par les enseignants sont discutés en assemblée générale. Ainsi, lorsque l’établissement a voulu passer à l’évaluation par compétences, celle-ci a été testée. En tout, il aura fallu six ans pour aboutir à la suppression des notes en 6e et 5e. « Nous allons maintenant adapter le projet à la 4e », indique Jérôme Rivoire. Les élèves ont aussi droit à la parole, lors d’un conseil de niveau bien souvent précédé d’une petite enquête de satisfaction. Objectif : découvrir s’ils se sentent bien au collège et savoir ce qu’ils aimeraient y voir changer. Dans ce lieu où la parole est libre, les élèves de 6e ne manquent jamais de manifester leur nostalgie des notes et leur scepticisme quant à l’évaluation par compétences… En 3e, en revanche on prêche des convaincus !

eca368Issu du magazine Enseignement catholique actualités n° 368, août - septembre 2015

À retrouver dans l'ECA n° 368

Partagez cet article

X