Internat d’excellence

Depuis quatre ans, le lycée de classes préparatoires Sainte-Geneviève, à Versailles, accueille une soixantaine d’étudiants dans son « internat de la réussite ». Objectif : permettre aussi à des élèves de milieu modeste de vivre le projet éducatif de Ginette, centré sur l’excellence académique et la formation humaine.

Par Laurence Estival

"L'internat de la réussite" à Versailles
"L'internat de la réussite" à Versailles - © DR

Aurélie*, en 2e année de prépa scientifique, mesure tous les jours sa chance d’être assise sur les bancs d’une des meilleures classes préparatoires de France. Pour cette bonne élève de la lointaine banlieue parisienne, rejoindre cet établissement, n’allait pas de soi. « Quand, en terminale, j’ai commencé à m’intéresser aux prépas, j’avais bien repéré Ginette, parmi celles dont les étudiants ont de très bons taux d’intégration dans les meilleures écoles. Mais, étant d’une famille modeste, je n’étais pas allée plus loin en découvrant que c’était un établissement privé. Je pensais que ce serait beaucoup trop cher pour moi », se souvient-elle. Comme son camarade Damien, venu de l’est de la France et dont les parents étaient prêts à investir leurs économies pour la réussite de leur fils, Aurélie découvre, en dressant la liste de ses choix sur APB (le portail Admission Post Bac), que le lycée dispose d’un « internat de la réussite ». « J’ai alors fait une demande d’admission en 1re année et déposé un autre dossier pour avoir une chambre dans cet internat, les deux requêtes étant étudiées séparément», confie-t-elle.

Depuis quatre ans, ce lycée jésuite a, en effet, créé soixante places supplémentaires bourse, comprise entre 3 000 et 4 000 € par an. Ce tarif est inférieur à celui appliquéaux étudiants bénéficiant du barème le plus avantageux, soit 6 000 € par an (les montants sont calculés en fonction du revenu des parents et de la taille de la famille). Les 2 000 à 3 000 € manquants sont pris en charge par l’association des anciens élèves. Celle-ci accorde également aux internes de la réussite 100 € par trimestre d’argent de poche, et prend en charge leurs frais de logistique au moment des concours.

Chaque année, l’association (qui finance aussi des bourses ou des prêts d’honneurs accordés à d’autres étudiants qui ne correspondent pas aux critères de l’internat de la réussite) mobilise ainsi un budget de quelque 200 000 € pour favoriser l’ouverture sociale. « Il est essentiel que notre projet éducatif, d'une grande qualité, ne soit pas réservé seulement à ceux qui ont les ressources financières suffisantes, travail intense, sans oublier le sens que le jeune veut donner à sa vie. Il était donc naturel que cette formation humaine s’adresse aussi aux moins aisés. »

Les professeurs se mobilisent pour pousser chacun au maximum de ses possibilités
Les professeurs se mobilisent pour pousser chacun au maximum de ses possibilités - © Ginette

Apprentissage de la solidarité

« C’est génial et unique, à mille lieues de ce qu’on peut imaginer quand on envisage ce type d’études, s’enthousiasme Benoît en 2e année, lui aussi à l’internat de la réussite. Bien sûr, la charge de travail pour préparer les concours est conséquente mais tous les étudiants sont soudés ». Pour que ces étudiants ne se sentent pas gênés, personne ne sait qu’ils font partie des heureux élus. Ils sont mélangés à l’internat avec tous les autres, dans toutes les filières. Ici, tout le monde est interne, ce qui renforce la cohésion. Cette entraide prend de multiples formes : révisions collectives, aide des plus forts aux plus faibles… « Nous faisons travailler les étudiants en petits groupes dans lesquels les niveaux sont mélangés pour assurer cette dynamique », souligne Jean Nougayrède, professeur de mathématiques en 1re année MPSI (Mathématiques, Physique et Sciences de l’ingénieur).

Cet apprentissage de la solidarité passe également par la participation des étudiants à des projets éducatifs collectifs. « Dès notre arrivée, nous sommes partis ensemble plusieurs jours sur un chantier de rénovation. Il y avait une ambiance extraordinaire. Nous avons appris à nous connaître, à nous apprécier et, au-delà de nos différences, à vivre ensemble », résume Aurélie. Les jeudis après-midi sont libérés pour laisser place aux activités sportives ou sociales (soutien scolaire, aide aux personnes âgées, visites dans des prisons…).

Dans chaque discipline, les étudiants travaillent dans des groupes où les élèves ont des niveaux différents pour que les plus forts aident les plus faibles
Dans chaque discipline, les étudiants travaillent dans des groupes où les élèves ont des niveaux différents pour que les plus forts aident les plus faibles - © Ginette

Une formation humaine

Parallèlement, les étudiants exercent tous des responsabilités au service de la collectivité. Il y a les « PB » ou « MB » (pères ou mères du « bural ») qui sont des délégués chargés de faire le relais avec l’administration, les « CDT » (pour « chargé(e) du travail ») qui s’occupent du calendrier des « khôlles » (interrogations orales), et les « CD » (« chargé(e) de ») multiples, veillant par exemple à ce qu’il y ait toujours des craies dans les classes. La mission de Sébastien, « CD Rock » en 1re année de classe préparatoire EC-S (Économique et commerciale, option scientifique), consiste à organiser un concours de rock ! Dans cet univers codé, les « rab » ou « rabinettes » assurent le lien entre les classes et les six aumôniers – trois pères jésuites et trois laïcs – dont les bureaux, ouverts en permanence, sont situés au coeur de l’internat. « Chaque lundi, je les reçois pour décider avec eux des activités que nous pourrions proposer pendant l’heure hebdomadaire de vie de classe », indique le père Charles, coordinateur des aumôniers. Comme eux, le père Charles reçoit par ailleurs, trois fois par an, chacun des étudiants de ses classes pour des entretiens individuels d’une demi-heure : « Ce n’est pas de la pastorale, précise-t-il. Cet entretien a pour objectif de permettre l’épanouissement de chacun sans aborder le volet scolaire, car ils ont également des rendez-vous réguliers avec leur préfet des études qui les aide à faire le point sur leur apprentissage. Ici, on parle de leur ordinaire, de leur vie, de leurs passions, et bien sûr, pour ceux qui le souhaitent, de questions spirituelles. Pendant ces années de prépa, ils vont faire l’expérience de leurs capacités, mais aussi de leurs limites. »

Pour Marc, en 2e année, « ce sont des rencontres humaines fondamentales : on peut parler sans crainte et approfondir des sujets, les aumôniers nous poussant à aller plus loin. On apprend ainsi à mieux se connaître. » Cette ouverture sur soi-même est complétée par une ouverture sur le monde, les préparationnaires bénéficiant de nombreuses conférences d’intervenants extérieurs et pouvant assister à des représentations théâtrales ou des concerts donnés dans l’établissement par des troupes et des musiciens. « Il faut veiller à ce qu’ils aient une formation équilibrée », observe le responsable de la vie étudiante Pierre Frouin. Ce projet très complet séduit nombre d’étudiants. « On vient pour préparer les concours et en fin de parcours, on découvre bien d’autres choses », conclut d’ailleurs Marc…

* Les prénoms des étudiants ont été changés.

À l'heure de l'ouverture sociale

 

Sans disposer d’internat de la réussite, nombre de prépas jouent la carte de l’ouverture sociale. Dans plusieurs établissements, les frais de scolarité sont adaptés. Au lycée Itec-Boisfleury, près de Grenoble, le montant de 1 074 € par an baisse à 180 € par an pour les boursiers. À l’externat Sainte-Marie, à Lyon, il varie entre 500 et 2 300 € par an, selon le revenu des familles et le quotient familial. Même tendance au lycée Saliège, à Balma, près de Toulouse, où la fourchette va de 600 à 3 400 €. L’association des parents d’élèves accorde, en outre, chaque année quelques bourses au mérite à certains étudiants en fonction de leur situation financière.

eca370Issu du magazine Enseignement catholique actualités n° 370 décembre 2015 - janvier 2016

À retrouver dans l'ECA n° 370

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