Gérard Garouste - Grâce à l'art, les enfants font l'expérience de leur liberté - Enseignement Catholique

Gérard Garouste – Grâce à l’art, les enfants font l’expérience de leur liberté

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Interview de Gérard Garouste - Paru dans ECA en MAI 2016 / N° 372 - Propos recueillis par Mireille Broussous

 

Le peintre et sculpteur Gérard Garouste a fondé l'association La Source. Sa vocation : accueillir des enfants en difficulté sociale et leur permettre de créer une œuvre avec un artiste. Lui-même sauvé par le dessin, alors qu'il n'était pas à en phase avec l'institution scolaire, il sait combien l'art est un levier puissant pour réenchanter l'École.

Vous avez fondé La Source, association d'expression artistique destinée aux enfants défavorisés. Qu'est-ce qui a été à l'origine de ce projet ?

Gérard Garouste : Dans mon enfance, j'allais très souvent chez une tante et un oncle dans un petit village de Bourgogne où vivaient des enfants de l'Assistance publique. Leurs histoires personnelles étaient terribles. J'étais le témoin de leur vie, plus que les adultes auxquels, par peur, ils ne disaient pas tout. À l'époque, je ne pouvais pas agir mais ces rencontres m'ont marqué. Personnellement, j'ai connu l'échec scolaire dès l'école primaire. J'étais dans une école privée, à Bagneux, dans les Hauts-de-Seine. Le prêtre qui faisait la classe avait créé une sous-classe dans laquelle nous étions deux. J'étais soit premier, soit dernier... Dans la classe, la seule chose qui me permettait d'exister parmi les autres, c'était le dessin. Ensuite, j'ai raté le bac. Tout au long de ces années, l'art m'a permis de survivre. Puis, je suis entré aux Beaux-Arts de Paris... Lorsque je me suis installé dans un petit village de Normandie, après avoir exposé à New-York et ailleurs, j'ai découvert des familles à deux pas de chez moi qui avaient des vies aussi misérables que celles que je côtoyais, enfant, en Bourgogne. Un éducateur, que j'avais un peu rudoyé parce que je trouvais scandaleux qu'on laisse des familles l'hiver sans chauffage, m'a demandé de l'aider à trouver des solutions. J'ai décidé de relever le défi.

Concrètement, comment avez-vous fait pour créer en 1991 La Source ?

Je réalisais les cartes de vœux de Matignon à l'époque où Michel Rocard était premier ministre. Je lui ai exposé mon projet et lui ai demandé conseil. Un membre de son cabinet, Dominique Lefebvre, m'a aidé à créer une structure associative adaptée. J'ai vraiment été bien conseillé. C'était indispensable car il s'agissait d'accueillir des enfants en grande difficulté scolaire ou sociale dans un lieu où ils pourraient « travailler » avec des artistes. Bien sûr, il fallait qu'ils soient encadrés par des éducateurs. Plus tard, le ministère de l'Éducation nationale nous a demandé d'organiser des ateliers sur le site de La Guéroulde, dans l'Eure, pour des classes de banlieues. Ses subventions ont aussi indirectement profité aux ateliers pour les enfants en grande difficulté pour lesquels il est plus difficile de trouver des financements.

Qu'est-ce que la pratique artistique peut apporter aux enfants en difficulté ou issus de quartiers défavorisés ?

 Ma conviction, c'est que l'art n'est pas un luxe mais une nécessité pour le bon développement des enfants. Il leur permet de se structurer, de se prendre en charge mais surtout de comprendre que le monde n'est pas aussi fermé qu'il en a l'air, qu'il existe d'autres horizons que le chômage ou l'échec. Nous ne sollicitons pas des professeurs de dessin – qui font, par ailleurs, un très bon travail dans les écoles – car les enfants ne sont pas là pour apprendre à dessiner. Ce que nous voulons, c'est les emmener dans l'aventure de la création pour qu'ils y éprouvent leur propre liberté. L'objectif, c'est qu'ils prennent conscience de leur propre capacité créative et que cela leur serve tout au long de leur vie. Nous sommes davantage dans l'éducation que dans l'enseignement. Ce qui est frappant chez les enfants, c'est leur ouverture à la nouveauté et leur absence totale de conformisme. Du coup, bien que très étonnés par ce qu'ils découvrent, ils participent activement aux ateliers. Ils sont séduits par la dimension souvent ludique de l'art. Bien souvent, une vraie complicité s'établit entre les enfants et les artistes.

Vous n'invitez que des plasticiens ?

À l'origine, oui, nous privilégiions les arts plastiques. D'ailleurs, César, Buren, Boltanski, Hybert, Combas, Raynaud, Yan Pei-Ming, entre autres, ont joué le jeu au début de cette aventure et aujourd'hui de nombreux jeunes artistes plasticiens prennent le relais. Nous choisissons ceux qui peuvent faire du bon travail avec les enfants. Ils sont en résidence, disposent d'un atelier et, en dehors de leurs actions auprès des jeunes, ils peuvent travailler pour eux.

Au fil du temps, le projet a beaucoup évolué, laissant la place à d'autres formes d'expression artistique : théâtre, arts vivants, vidéo, ateliers d'écriture, chant, création d'instruments de musique et même art culinaire et horticulture... Il y a désormais un côté auberge espagnole à La Source. Tout est bon à prendre du moment que les enfants sont mis au contact d'artistes de bon niveau.

C'est l'environnement qui m'a imposé cela, à moi qui, naturellement, suis un peu égoïste et renfermé


Ces activités sont-elles toutes organisées sur un même site ?

 Non. Il existe désormais cinq lieux en France. Une belle collaboration a été lancée en 2014 avec le Musée Rodin de Meudon (92). Certaines parties du musée sont mises à la disposition de La Source. Des enfants des Apprentis d'Auteuil notamment – qui sont souvent venus en Normandie – pourront désormais y développer des projets. Tout cela fonctionne bien mais nous devons trouver de l'argent. Nos partenaires (le conseil général et le conseil régional) nous accordent moins de subventions qu'auparavant, nous sommes donc amenés à solliciter de plus en plus de mécènes privés.

Cela fait 27 ans que vous avez fondé La Source et vous continuez à vous y impliquer beaucoup...

Pour moi, cette association est très importante. Je n'avais pas prévu de m'y investir autant. C'est l'environnement qui m'a imposé cela, à moi qui, naturellement, suis un peu égoïste et renfermé. Je pense que la conception de « l'art pour l'art » qui a dominé tout au long du XXe siècle, n'est plus en accord avec une époque aussi difficile que la nôtre. Mes références, c'est plutôt l'aventure du Bauhaus.

Pour ce courant artistique, né en Allemagne dans l'Entre-deux-guerres, un artiste est quelqu'un qui réalise en céramique ou en faïence des œuvres qui viennent prendre place dans la ville. C'est un artiste citoyen. La Source fait partie intégrante de ma vie d'artiste. Réaliser un tableau qui sera accroché au-dessus d'une cheminée, franchement je m'en fiche un peu. Je suis plus heureux de savoir qu'en tant que peintre, je peux contribuer à introduire un peu de justice sociale dans la société. Maintenant que les choses sont faites, je trouve évident que c'était cela qu'il fallait faire.

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