Enrico Letta : « Sans l’École, pas de boussole pour s’orienter »

Pour nourrir la dynamique « Réenchanter l’École », lancée par l’enseignement catholique à la rentrée 2015, de grands témoins nous livrent leur vision d’un monde porteur d’espérance.

Propos recueillis par Sylvie Horguelin

Enrico Letta - Ancien premier ministre italien
Ancien premier ministre italien, Enrico Letta dirige depuis un an la Paris school of international affairs de Sciences Po Paris. Son regard d’homme politique investi dans le champ de l’éducation est riche d’enseignements. © N. Caranti /Wikimedia Commons

Connaissez-­vous l’enseignement catholique français ?

Enrico Letta : Oui. J’ai été élève pendant deux ans à La Doctrine chrétienne, un établissement scolaire catholique de Strasbourg, ville où j’ai passé mon enfance. Ce fut une expérience fantas­tique ! J’ai d’ailleurs gardé des liens avec l’un de mes enseignants jusqu’à maintenant.

L’éducation, est-­ce un sujet qui vous tient à cœur ?

E.L. : Elle est essentielle à mes yeux. C’est pourquoi j’ai choisi d’engager tout ce que je suis dans ce domaine. L’éducation est la grande mission des temps que nous vivons ! J’en suis encore plus convaincu depuis le Brexit. On peut lire, en effet, le résultat du réfé­rendum en termes de différences d’ac­cès à l’éducation. Globalement, ceux qui ont voté contre la sortie de l’Union européenne appartiennent aux groupes sociaux qui ont suivi les études les plus longues, contrairement à ceux qui ont voté pour. L’éducation apporte l’ouver­ture mentale nécessaire pour préparer le monde de demain qui implique nécessairement d’ouvrir nos frontières.

Notre monde connaît de grandes mutations…

E. L. : Nous avons enregistré deux changements majeurs : la révolution Internet et le phénomène du big data, cette explosion des données numé­riques qui nous amène à voir le monde autrement. Ce qui compte aujourd’hui, c’est d’avoir une boussole qui permette de se repérer dans cette masse de don­nées. Car recevoir trop d’informations équivaut à n’en posséder aucune. Et cette boussole, c’est l’éducation qui la donne, pas Google !

Ces deux évolutions, les connexions et la grande quantité d’informations, nous obligent à un vrai effort éducatif. Chacun doit désormais recevoir une formation digitale pour ne pas se sentir marginalisé. On voit d’ailleurs comment un clivage s’est créé entre jeunes et moins jeunes dans la maîtrise des nouvelles technologies. Lorsqu’on se sent mal à l’aise avec le digital, on peut ressentir une certaine inutilité sociale. Je constate moi-même les différences qui existent au sein de ma famille entre moi, mes enfants et mes parents !

Le temps s’est aussi  accéléré…

E. L. : En effet, l’information est désormais commentée 24/24h. Cela a modifié nos rythmes. Notre société dévore tous les grands événements qui se produisent. Chacun d’eux est vite chassé par le suivant et ainsi de suite, sans que nous ayons eu le temps de comprendre le premier.

Mais à l’École, on peut prendre le temps de décrypter l’actualité, de revenir sur ce qui s’est passé, d’accepter de faire le pas de côté utile ou de prendre un chemin de traverse...

L’éducation est donc la clef pour affronter ce monde nouveau  ?

E. L. : L’an dernier, j’ai accueilli le millier d’étudiants, venus du monde entier, qui fréquentent la Paris school of international affairs (PSIA) que je dirige. Je leur ai expliqué que ma génération et les précédentes avaient été éduquées avec l’idée que nous aurions à gérer des situations normales avec parfois des crises.

Aujourd’hui, le rapport normalité/crise a changé. La vie politique est devenue une suite de crises, partout en Europe et dans le monde. Nos vies elles-mêmes sont confrontées à un changement de paradigme : on ne peut plus imaginer exercer un seul métier toute sa vie. Aussi, les jeunes doivent se préparer à être flexibles pour s’adapter à ce monde mouvant.

Peut-on les y préparer concrètement ?

E. L. : À la PSIA, nous multiplions les simulations car les cours théoriques ne sont pas suffisants pour développer les capacités de réaction et d’adaptation des étudiants. Ils travaillent sur des études de cas dont nous changeons, en cours de route, un paramètre pour les obliger à tout reconsidérer.

« L’éducation apporte l’ouverture mentale nécessaire pour préparer le monde de demain. »

Comment redonner sens au projet européen ?

E. L. : Il faut repartir des valeurs européennes et les replacer dans le grand tableau du monde d’aujourd’hui que l’on appelle la big picture. Nous sommes trop centrés sur notre nombril d’Européens. Prendre de la  hauteur est la seule façon de comprendre le sens de l’Europe. Si l’on regarde la big picture, on comprend que dans un monde globalisé, nous avons tout intérêt à nous rapprocher de nos voisins pour compter suffisamment face à ces grands pays qui prendront demain des décisions. Les pays européens ne pourront peser que s’ils sont unis. La Chine représentait 2 % de l’économie mondiale il y a trente ans et l’Europe 30 %. On est passé à 16 % pour la Chine et 18 % pour l’Europe. Si nous voulons que nos enfants vivent dans un monde où l’environnement est préservé et la personne est respectée, comme y invite le pape François dans son encyclique Laudato si’, il nous faut rassembler nos forces. Je ne voudrais  pas vivre dans un monde où les règles sont fixées par les Chinois. Nous devons défendre nos valeurs enracinées dans la tradition chrétienne, même si, à mon grand regret, la Constitution européenne n’y fait pas référence.

Comment parler aux jeunes de l’Europe ?

E. L. : L’Europe a été un grand succès. Le continent où toutes les grandes guerres ont commencé, est devenu celui de la paix. Mais les jeunes ne perçoivent plus cette dimension « Europe de la paix », sans doute parce qu’ils n’ont pas connu de guerre. Il nous faut leur transmettre ces valeurs qui font que l’Europe a, sur certains points, un temps d’avance. Nous, Européens, nous avons reçu un talent : ce n’est pas un privilège mais une responsabilité. C’est pourquoi le monde nous demande de prendre position sur bien des sujets qui dessineront le monde de demain. Nous avons un rôle à jouer.

La question des réfugiés vous tient particulièrement  à cœur…

E. L. : Vous souvenez-vous du tout premier voyage du pape ? C’était à Lampedusa le 8 juillet 2013. J’ai appris que le pape, que j’ai eu la chance de rencontrer à plusieurs reprises quand j’étais à la tête du gouvernement italien, ne faisait rien par hasard. 366 personnes, dont des enfants, avaient été retrouvées mortes sur la Plage des lapins. On nous disait au niveau des chancelleries européennes : « C’est à l’Italie de régler ce problème. » Le pape, en lançant une couronne de fleurs à la mer en hommage aux victimes, a posé un geste prophétique. Cela nous a beaucoup aidés. Dans les dix jours qui ont suivi, le gouvernement italien a pu lancer l’opération « Mare Nostrum », pour secourir ceux qui essayaient de traverser sur des embarcations de fortune. Autre exemple : la messe transfrontalière qu’il a organisée entre le Texas et le Mexique, le 18 février dernier, est l’un des actes les plus forts que je connaisse en termes de communication. Il nous adresse un message qui nous oblige à faire notre devoir. Si l’on transpose cet appel dans le champ de l’éducation, cela peut être, par exemple, de faire réfléchir les jeunes sur les politiques d’immigration, car ce sera le phénomène le plus important des dix prochaines années. L’Institut Jacques Delors donne l’exemple en produisant des analyses sur la solidarité au sein de l’UE pour les décideurs européens et un public plus large. Alors nous serons crédibles pour dire : les gouvernements ne font pas assez. Quand un million de migrants arrivent, la réponse ne peut être nationale. Les Anglais vont constater combien on leur a menti avec le Brexit.

Quels autres défis l’Europe doit-elle relever ?

E.L. : Celui de l’emploi des jeunes. En Italie, environ 40 % d’entre eux sont au chômage, en Espagne 50 %, en France 24 %. Si cela ne se résout pas, on pourra parler de génération perdue. L’Union européenne a voté en 2013 la « Garantie pour la jeunesse », qui offre un emploi, un stage ou une formation aux moins de 25 ans mais c'est insuffisant. Je me suis battu pour plus, mais les Britanniques étaient contre. Deuxième défi : celui de nos sociétés vieillissantes. Beaucoup de gens vivent désormais très vieux. Comment faire en sorte que nos institutions les protègent ? Troisième défi : la sécurité pour lutter contre le terrorisme. Il faut mettre en marche des instruments communs. On a constaté lors des derniers attentats à Paris et Bruxelles que les services de renseignement de la France et de la Belgique ne se parlaient pas assez... En résumé, le grand défi de l’Europe est de protéger et de donner de la chaleur, pas seulement d’apporter le froid de la compétitivité, même si elle est nécessaire. Il nous faut créer un nouvel espace européen qui protège les citoyens, tout en restant ouvert. Si l’Europe ne tend pas la main aux perdants de la globalisation, on creusera un fossé entre ceux qui réussissent et ceux qui ne réussissent pas, en ouvrant la voie au populisme.

La France entre dans une période électorale, quel souhait formulez- vous pour notre pays ?

E.L. : J’espère qu’elle ne restera pas centrée sur elle-même et préoccupée uniquement par la question du partage du pouvoir. C’est un pays qui est naturellement leader. La France doit jouer ce rôle, d’autant que l’Allemagne est bloquée avec la question des très nombreux réfugiés que le pays doit intégrer. Souhaitons que la politique française soit traversée par un grand souffle !

Partagez-vous votre vision du monde avec vos étudiants ?

E.L. : Je les pousse à prendre de la hauteur en regardant ce qui se passe partout dans le monde. 30 % des étudiants de la PSIA sont français, les autres viennent de toutes les parties du globe. Cela les aide à comprendre ce que veut dire être européen.

Nos pays ne sont plus le centre du monde, ce que les partisans du Brexit ne veulent pas comprendre. En Europe, il y a deux sortes de pays : ceux qui sont petits et ceux qui n'ont pas encore compris qu'ils étaient petits. Les moins jeunes haussent le drapeau du nationalisme. C'est une réponse viscérale qui va contre l'histoire. Il faut savoir que les Chinois diplôment chaque année 10 millions d'étudiants dans des universités de qualité, comme celle de Shanghai.

La génération Erasmus considère de fait que se déplacer en Europe, ce n'est pas aller à l'étranger. Mais les jeunes ne se mobilisent pas pour voter, comme le référendum anglais l'a montré...

E.L. : C'est lié à leur perception du politique. La jeune génération ne croit pas qu'il influe beaucoup sur sa vie. Internet et le big data donnent l’impression aux jeunes que tout le monde est au même niveau. Ils se moquent de ceux qui gouvernent car ils pensent en savoir autant qu’eux. La souveraineté s’éloigne du terrain. On ne sait plus où la trouver. Cela m’a conduit à cette rupture dans ma propre carrière. Je fais désormais du politique en tant que citoyen.

Comment relancer le projet européen ?

E.L. : Erasmus a été un grand succès. Il faut trouver d’autres projets très concrets pour illustrer la victoire de l’esprit commun. On pourrait développer, par exemple, un « Eramus pro » pour encourager l’apprentissage. Nous devons prouver qu’en coopérant, nous réalisons quelque chose de plus utile que chacun séparément.

Quels conseils donneriez-vous aux chefs d’établissement pour réenchanter l’École ?

E.L. : Il faut parler aux élèves et organiser des débats sur ces questions qui les intéressent. On doit leur expliquer que, dans le monde demain, il leur faudra rester ouverts et capables de s’adapter à toutes les situations.

Pour leur permettre d’acquérir cette souplesse d'esprit, on devrait développer la pratique des études de cas, dont on change les paramètres à la dernière minute, comme nous le faisons à Sciences Po. Ce sont autant de pistes pour réenchanter l’École. Mais il revient aussi aux parents de commenter l'actualité avec leurs enfants. Les miens qui ont 8, 10 et 12 ans, avaient discuté du Brexit à l'école avec leurs copains. Ils m'ont demandé : « Mais qu'est-ce qu'on leur a fait aux Anglais ? ». Je leur ai expliqué pourquoi ce choix de refermer les frontières allait contre le sens de l'histoire.

Nous, Européens, devons comprendre que ce qui nous sépare est infime. Il y a autant de différences entre un Italien et un Français qu'entre un Sicilien et un Romain ! Nous avons la même identité, même si nos langues et nos traditions sont différentes. C'est le message que nous devons faire passer aux jeunes générations.

enrico-letta-ancien-premier-ministre-italienEnrico Letta, né le 20 août 1966 à Pise, est un homme politique italien chrétien, membre du parti démocrate (PD), dont il a été le secrétaire de 2009 à 2013. Il a été président du Conseil des ministres du 28 avril 2013 au 22 février 2014. Il a démissionné du Parlement italien le 19 avril 2015 et a pris la tête de l’École des affaires internationales de Science Po Paris (PSIA).

eca374Issu du magazine Enseignement catholique actualités n° 374, août - septembre 2016, p 42.

À retrouver dans l'ECA n° 374

Partagez cet article