« Les élèves doivent être dans l’expérience »

Vice-président du Conseil économique, social et environnemental (Cese), Antoine Dulin milite pour une meilleure insertion des jeunes. Cet ancien délégué national des Scouts et Guides de France rêve par ailleurs d’une École où l’enfant apprendrait à devenir responsable dès le plus jeune âge.

Propos recueillis par Mireille Broussous

Vous avez remis un rapport1 à l’ex Premier ministre en mars dernier, peu de temps avant les élections. Le fait que seul un jeune sur cinq ait voté lors des législatives vous a-t-il étonné ?

Antoine Dulin : Non, car les jeunes se méfient beaucoup des institutions aujourd’hui, tant les décrocheurs que les jeunes diplômés. Leur éloignement vis-à-vis des institutions est considérable : 48 % des 18-29 ans ne font pas confiance aux administrations et près d’un tiers d’entre eux déclarent n’avoir pas fait valoir leurs droits. Il y a en France un impensé de la jeunesse. Les politiques publiques pensent l’éducation, le travail, les retraites mais ont du mal à penser cette période de la jeunesse. Or nous ne sommes plus dans les années 1970, où l’accès à l’emploi était rapide. Rappelons qu’aujourd’hui un jeune sur cinq vit en dessous du seuil de pauvreté et que 24 % des moins de 25 ans sont au chômage. Il est temps de réfléchir à la façon dont la collectivité pourrait accompagner le parcours d’acquisition progressive de l’autonomie de chaque jeune. C’est d’autant plus important que la perte de confiance des jeunes dans l’état et dans la solidarité intergénérationnelle fragilise le pacte social.

Que proposez-vous ?

A.D. : Je propose notamment que le Compte personnel d’activité (CPA) soit doté d’un capital formation dès 16 ans ou 18 ans (pour une durée de 3 à 5 ans) afin que les jeunes puissent vivre des expériences variées, s’engager dans un service civique, faire un tour du monde ou alterner études et emplois. Il faut, en effet, faciliter les allers-retours entre l’emploi et la formation pour que les jeunes puissent augmenter au fil du temps leur niveau de qualification.
L’autre pilier qui leur permettrait de sortir de la précarité serait de ne pas limiter la Garantie jeunes2 à un an, comme c’est le cas aujourd’hui, ce qui ne permet pas, par exemple, de trouver un logement. Elle pourrait devenir le socle du revenu minimum à partir de 18 ans. Par ailleurs, il est important que les plus fragiles bénéficient d’un accompagnement intensif dans les missions locales en partenariat avec le monde éducatif et associatif. Ils reprendraient ainsi confiance en eux et pourraient penser plus sereinement à leur avenir.

Le nombre de décrocheurs s’élève à près de 100 000 par an. Comment enrayer le phénomène ?

A.D. : Il faudrait avant tout réformer le système d’orientation. J’ai rencontré de nombreux jeunes pour qui la première rupture consiste à avoir subi leur orientation. Demander à un élève de 3e ce qu’il veut faire plus tard, exiger de lui qu’il ait un projet professionnel clair est compliqué pour un grand nombre de jeunes. Il faut, dans tous les cas, renforcer l’accompagnement en matière d’orientation, aller vers du sur-mesure grâce à une vraie évaluation des compétences et une prise en compte des envies de chacun. Parallèlement, il est essentiel de permettre aux jeunes de découvrir les métiers des entreprises mais aussi des administrations, des associations… Tous ces acteurs du monde du travail ont un rôle éducatif à jouer. Pourquoi ne pas développer une forme de tourisme en entreprise ou dans l’administration ? Enfin, il faut renforcer le droit à l’erreur. Actuellement, se réorienter est encore très difficile, les passerelles ne sont pas assez développées.

Vous faites partie du Conseil des veilleurs, créé par le Secrétariat général de l’enseignement catholique pour nourrir la dynamique Réenchanter l’école. Comment comprenez-vous cette invitation adressée aux établissements ?

A.D. : Réenchanter l’école signifie pour moi réinventer l’école et lui redonner du sens. On tient trop facilement le système éducatif pour responsable de tous les maux. Il y a un big bang à imaginer, car nos sociétés sont à un tournant économique (avec le numérique qui fera sans doute disparaître un grand nombre de métiers et d’emplois), social (avec une forme de repli sur soi) et écologique (il devient urgent d’habiter autrement la planète).
L’école doit permettre aux jeunes de vivre dans un monde qui change à toute vitesse. Il faut donc qu’elle favorise le savoir-faire, le discernement, l’esprit critique et qu’elle soit davantage centrée sur l’expérimentation, le projet. L’école peine à passer en « mode projet ». Or celui-ci permet aux jeunes d’être dans l’expérience, dans l’action. Cela suppose beaucoup de discussions au sein des équipes et une culture de l’interdisciplinarité. Nous n’y sommes pas encore… Il est important de s’orienter vers une organisation plus horizontale, davantage ouverte sur le territoire et sur le monde. Pour que les élèves soient des citoyens à part entière, il faut commencer, dans les établissements, par faire avec les jeunes et non à leur place.
Par ailleurs, la responsabilité de l’éducation doit être partagée entre les différents acteurs. J’adhère à ce dicton africain qui dit qu’il faut tout un village pour élever un enfant. Nous avons besoin de retravailler la continuité éducative avec les « tierslieux » (les mouvements d’éducation populaire, les clubs de sport, les écoles de musique…). L’important, c’est que ces « tiers-lieux » ne soient pas utilisés simplement pour occuper les jeunes mais qu’ils aient une réelle ambition éducative et portent des valeurs fortes.

Vous connaissez parfaitement le scoutisme. Qu’est-ce que l’École pourrait lui emprunter ?

A.D. : L’école pourrait s’inspirer du scoutisme pour développer le « faire-ensemble », mettre en place une pédagogie de l’action basée sur la responsabilité et l’autonomie. Il serait important d’inventer une façon d’associer les jeunes aux projets d’établissement afin qu’ils en deviennent des acteurs. Le scoutisme invite à un certain dépassement de soi, les responsabilités que l’on se voit confier ne sont pas toujours celles pour lesquelles on est fait mais le scoutisme accompagne, reconnaît les progrès réalisés et sait féliciter. La bienveillance y est première. Baden Powell disait que dans chaque individu il y a au moins 5% de bon. Aux éducateurs de découvrir cette part en chaque élève et de la faire croître.

Le scoutisme initie à la vie dans la nature. L’école ne doit-elle pas prendre davantage à bras-le-corps la question de notre rapport à l’environnement ?

A.D. : L’école donne aux enfants une éducation « hors-sol ». Les cours de récréation sont bétonnées, les enfants trop coupés de la nature. Le scoutisme apprend, au contraire, à vivre en plein-air, à sortir de son confort habituel, à dormir sous la tente. Il permet de comprendre aussi à quel point, aujourd’hui, la nature est fragilisée. Le scoutisme apporte cette éducation buissonnière qui initie à la responsabilité vis-à-vis de soi, des autres et de la nature. Dans les écoles, beaucoup d’initiatives peuvent être prises dans ce sens, de la création d’espaces verts par les élèves à leur implication dans l’achat d’aliments « responsables » pour la cantine. Il faut aller vers une éducation à l’environnement qui privilégie l’observation et l’action. Nous devons amener les enfants et les jeunes à habiter autrement la planète.

 

1 Antoine Dulin et Célia Vérot, Arrêtons de les mettre dans des cases ! Pour un choc de simplification en faveur de la jeunesse, mars 2017, téléchargeable sur : www.ladocumentationfrancaise.fr
2 Dispositif généralisé en janvier 2017 qui offre aux 16-25 ans en situation de grande précarité la garantie d’une intégration sociale et professionnelle grâce à un parcours intensif et personnalisé de formation et d’accès à l’emploi.

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