Elena Lasida – Il faut prendre l’incertitude comme une promesse

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Interview d'Elena Lasida, Économiste - Parue dans l'ECA de Septembre 2015
Propos recueillis par Laurence Estival

Au cours de l'année scolaire 2015-2016, un travail de pensée sera mené pour outiller notre compréhension du monde, pour définir les orientations d'une école réenchantée autour de quelques axes fondateurs. Il va s'agir « d'élargir notre regard au delà du champ scolaire pour éclairer ce que nous vivons. Théologie, philosophie, sociologie, économie… diverses disciplines peuvent ainsi éclairer chacun dans sa vision du présent ».

Pour Elena Lasida, économiste travaillant le lien avec la théologie, la crise actuelle est l'occasion de construire un nouvel imaginaire de “vie bonne” fondé sur la qualité des relations plutôt que sur la quantité des biens.

 

L'enseignement catholique lance un vaste projet pour “réenchanter l'école”. Pour y parvenir, ne faut-il pas d'abord réenchanter le monde?
Elena Lasida : Nous sommes effectivement dans une période charnière. Aujourd'hui, un monde s'écroule. Les institutions sont questionnées. Les lieux permettant de penser le vivre ensemble sont tous en difficulté : l'école, les entreprises, l'état mais aussi la famille,... Mais cette crise multiforme est aussi une opportunité pour créer de la nouveauté. Pouvons-nous, dans ce contexte, faire entendre la promesse d'un avenir différent ? D'autant qu'un autre monde est en train de naître sous nos yeux, même si on ne connaît pas encore la forme qu'il prendra. Cet inconnu suscite des craintes, une nostalgie des temps anciens. Réenchanter le monde, c'est d'abord changer de regard face à l'incertitude de l'avenir : transformer la menace en promesse, le fatalisme en attente d'un nouveau possible, la peur de perdre en enthousiasme pour ce qui arrive.

 

On ne connaît pas ce nouveau monde mais on en voit les prémices, dites- vous. à quoi ressemble cette société qui émerge en pointillés ?

C'est d'abord un monde où la relation aux autres occupe une place centrale. Dans mon domaine, celui de l'économie sociale et solidaire, le développement du travail collaboratif et de la valeur relationnelle marque un changement de paradigme. La mutualisation et le partage deviennent la base d'une logique économique autre que celle fondée sur la seule concurrence. Mais en général, les nouvelles formes d'action collective et de gouvernance qu'on voit aujourd'hui dans la société civile, révèlent de nouvelles modalités relationnelles, plus horizontales, flexibles et multidimensionnelles. Les nouvelles technologies de l'information et de la communication y contribuent bien évidemment. Mais c'est toute une autre manière de tisser des liens et d'agir ensemble qui est en train de se construire.

 

En quoi nos relations aux autres sont-elles en train de changer ?

Elles changent notre expérience du collectif. Quand c'est la seule autonomie individuelle qui est valorisée, le collectif est perçu soit de manière instrumentale au service de l'individu (à plusieurs on est plus fort), soit de manière sacrificielle (on se sacrifie pour les autres). Or, on découvre aujourd'hui que le collectif n'est ni la somme des individus, ni une contrainte à l'autonomie individuelle, mais une manière de se construire comme individu. On passe ainsi de l'autonomie pensée comme indépendance à l'autonomie pensée comme interdépendance. La relation n'est plus perçue comme “contrat” entre deux individus indépendants mais comme “alliance”. Dans le contrat, on échange des biens et des services équivalents. Dans l'alliance, on fait projet ensemble. Si le contrat est motivé par la méfiance à l'égard de l'autre et soumis toujours à des conditions, l'alliance est fondée sur la confiance réciproque et inconditionnelle. Tous les collectifs sont gérés par des relations contractuelles. Or, le plus précieux de l'humain se déploie quand il est capable de faire alliance avec l'autre. Et l'alliance fait passer le collectif de la logique de l'agrégat et du transfert à celui de la communion.

 

Cela rejoint-il l'idée de « richesse relationnelle » que vous évoquiez dans votre ouvrage Le goût de l'autre ?

Oui bien sûr. Mais considérer la relation comme source de richesse et l'alliance comme relation économique suppose de changer radicalement la conception de ce qui donne de la valeur aux choses. Par exemple, pour faire alliance il faut commencer par avouer sa fragilité, seule source d'une véritable interdépendance. Or, ce qui est valorisé dans nos sociétés c'est plutôt la force et la compétence. La relation demande également du temps pour se connaître, se comprendre, s'apprécier. Par contre, la société valorise plutôt la rapidité et l'efficacité. Considérer la relation comme source de richesse change également la notion de qualité de vie : mesurée par la quantité des biens dont on dispose, elle devrait plutôt tenir compte de la qualité des liens qui nous relient.

 

Une première étape vers la “vie bonne”, un concept qui vous est cher ?

La relation aux autres est, en effet, une des dimensions de la “vie bonne”. Et c'est une dimension qu'on redécouvre aujourd'hui grâce à la crise. En fait, nos sociétés se sont construites sur un imaginaire de “vie bonne” fondé sur la prospérité matérielle, l'autonomie individuelle et la sécurité face à l'avenir. La crise nous donne l'occasion de construire un nouvel imaginaire de “vie bonne”, fondé plutôt sur la relation, sur l'interdépendance et sur l'inattendu comme promesse de nouveauté.

 

Dans les faits, peu d'individus préfèrent la qualité relationnelle à la consommation matérielle et le «business as usual» continue de guider le monde. Que faire ?

La question est de savoir en fonction de quoi on mesure le changement produit. Par exemple, si on mesure l'impact de l'économie sociale et solidaire par son chiffre d'affaires, il est certain que son poids est marginal. Mais c'est justement parce que ses structures sont petites qu'elle a une énorme capacité d'expérimentation et d'innovation.

Ceci pose la question des critères d'évaluation : quantitatifs ou qualitatifs ? Ceci pose également la question des critères d'observation : on cherche le changement attendu mais on est souvent aveugle face à l'inattendu. J'en ai fait l'expérience à l'Arche de Jean Vanier : le handicap mental selon nos critères restera à jamais le monde de l'inutile et de l'irrationnel. Il fait pourtant exploser nos barrières et nous révèle un autre type d'utilité et de rationalité...

 

L'encyclique du pape François, Laudato si', qui secoue l'humanité toute entière, peut-elle contribuer à changer la société ?

Le texte permet d'abord à l'église d'intervenir sur un sujet d'actualité majeur et de prendre part aux grands débats de société. Et il le fait en se situant dans une posture de dialogue et non pas de donneur de leçon. En parlant d'écologie intégrale, il met l'accent sur l'interdépendance entre les différents problèmes auxquels nous sommes confrontés, et notamment entre la dégradation de la nature et la pauvreté humaine. Mais il donne surtout à la crise écologique une dimension spirituelle, rappelant que la nature est un don reçu et non pas une propriété acquise. Il appelle à un changement radical de notre style de vie mais aussi de notre système politique et économique. Il nous situe d'emblée dans un imaginaire bien particulier de “vie bonne”, celui de la « maison commune ». L'encyclique nous invite ainsi à prendre part à la transformation du monde et à considérer la crise actuelle comme des « douleurs d'enfantement ».

 

En dépit d'une certaine sensibilité des jeunes – en témoigne leur capacité à s'engager pour des causes humanitaires –, l'école a bien du mal, elle aussi, à prendre le tournant...

L'école a pourtant, comme la famille, un rôle majeur à jouer. Elle constitue l'une des premières expériences de collectif, qui peut être vécue comme lieu de contrainte et de normalisation ou lieu d'émerveillement et de déploiement des capacités individuelles. L'école est par excellence un lieu de relation, qu'elle peut faire vivre en termes de rivalité ou en termes d'alliance. Elle est un lieu primordial pour inventer le monde à venir.

> A LIRE : Le goût de l'autre – la crise une chance pour réinventer le lien (2011, Albin Michel, 336 p.). Elena Lasida, qui enseigne l'économie solidaire et le développement durable à l'Institut catholique de Paris, présente ici l'économie sous un jour nouveau. Non pas comme une énième théorie d'inspiration libérale ou sociale, mais comme un véritable projet de vie en commun, à construire à partir des mille initiatives qui naissent aujourd'hui au sein de la société civile.

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