« Ne pas s’accommoder du partage inique des richesses »

Religieuse de l’Assomption et enseignante-chercheuse, formée à l’économie et à la philosophie, Cécile Renouard, est spécialiste de l’éthique. Elle plaide pour remettre la justice sociale et écologique au cœur de la société.

Propos recueillis par Laurence Estival

© Religieuses de l'Assomption
© Religieuses de l'Assomption

Dans nombre de vos ouvrages, vous dénoncez le caractère destructeur du système économique actuel. Est-il trop tard pour réenchanter le monde ?

Cécile Renouard : Pour réenchanter le monde, nous devons travailler à la transformation de la société. Regarder autour de nous nous permet de nous rendre compte du foisonnement d’initiatives locales qui portent sur des sujets aussi importants que la justice sociale, la justice écologique, la montée des inégalités, la course aux profits… Elles proposent des alternatives pour vivre autrement et nous indiquent que finalement, il est possible de changer les choses.

Comment expliquer alors la morosité ambiante et le repli sur soi qui se généralise ?

C.R. : Il y a, notamment en France, une propension à voir le verre à moitié vide plutôt qu’à moitié plein. Et puis, toutes ces initiatives parties de la société civile peinent à faire système. On a besoin de voir les politiques se saisir de ces signes d’espoir et favoriser des transformations structurelles au lieu de se concentrer sur la réparation de ce qui ne fonctionne pas ! Comment se doter d’une vision collective à long terme qui va nous permettre de répondre aux enjeux du XXIe siècle ? Cette interrogation est tant un sujet pour la société dans son ensemble que pour l’École qui doit aussi chercher ce qui, aujourd’hui, fait sens pour favoriser la réussite de tous. À ce titre, le dernier rapport de l’Unicef(1) montrant que les inégalités scolaires ne cessent en France de se creuser devrait nous inciter à modifier notre approche.

Pourtant, le « business as usual » qui consiste à agir comme si de rien n’était, se porte toujours aussi bien, et ce, malgré les critiques et les scandales de corruption d’entreprises, d’hommes politiques et de particuliers fortunés…

C.R. : Le « business as usual » nous fait aller droit dans le mur : il va finir par détruire la planète alors qu’il met déjà en danger la cohésion sociale. La richesse est de plus en plus concentrée sur un très petit nombre de personnes. Le discours gagnant-gagnant, selon lequel l’enrichissement d’une poignée va créer de la croissance et donc le bien-être pour tous, est un leurre. Il y a des perdants : aujourd’hui un patron de fonds d’investissement spéculatif américain gagne 10 000 fois le salaire moyen d’un ouvrier et, loin de se réduire, les inégalités ne cessent de se creuser. Or, selon le calcul établi par Emmanuel Faber, directeur général de Danone, en diminuant de 30 % la rémunération des 1 % les mieux payés de son groupe, on pourrait multiplier par deux le salaire des 20 % des collaborateurs les moins payés de ce même groupe. L’enjeu est de ne pas s’accommoder du partage inique des richesses.

Comment réenchanter également l’École en prenant en compte cette réalité ?

C.R. : Reconnaissons tout d’abord les contradictions portées par une éducation qui a une conception parfois étriquée de la réussite scolaire. Elle conduit à cultiver ce que j’appelle le syndrome du bon élève, incapable de penser hors du cadre. Les dirigeants, y compris ceux qui sortent des meilleures écoles catholiques, n’ont souvent qu’une vision techniciste à court terme. Les vrais enjeux sont aujourd’hui éthiques et spirituels. Ceux qui profitent du système économique, financier ou scolaire, sont toujours les premiers à le défendre. Mais il y a aussi souvent chez eux un double langage : d’un côté, on parle de dignité et de solidarité ; de l’autre, on accepte qu’une partie de la population soit laissée pour compte !

Votre constat est sévère...

C. R. : Force est de constater que les droits de l’homme ne sont défendus, de manière minimaliste, que dans la mesure où ils ne menacent pas la profitabilité ! Comment faire en sorte que l’éthique, mise en avant par certaines entreprises, ne se réduise pas à du “greenwashing”(2) ? L’éthique, ce n’est pas quelque chose que l’on développe aux marges. C’est une démarche qui doit s’inscrire au cœur de nos modèles. Le pape François nous le dit  dans son encyclique Laudato si’ : « Il ne suffit pas de concilier, en un juste milieu, la protection de la nature et le profit financier, ou la préservation de l’environnement et le progrès. (…) Il s’agit simplement de redéfinir le progrès. Un développement technologique et économique qui ne laisse pas un monde meilleur et une qualité de vie intégralement supérieure ne peut pas être considéré comme un progrès ».

Comment replacer l’éthique au centre du système ?

C.R. : Remettre l’éthique au cœur du système suppose de s’intéresser à la création et au partage de la valeur économique et financière. Lors des débats sur la transposition dans la législation française d’une directive européenne sur l’obligation pour les entreprises de publier des informations non financières (ce qui est un progrès), personne n’a émis l’idée de mettre en place des indicateurs sur la création et le partage de valeurs, concernant la répartition des salaires ou les pratiques d’optimisation fiscale… Tels qu’ils sont envisagés, les outils de reporting, ces tableaux de bord avec indicateurs de performance, sont insuffisants pour anticiper l’avenir, parce que les sujets les plus sensibles ne sont pas pris en compte. Par ailleurs, les critères en fonction desquels la prospérité est envisagée peuvent nous leurrer : le bonheur ne se résume pas à un taux de croissance et toute croissance n’est pas forcément bonne. Pour créer de la justice sociale et écologique, on a besoin par exemple de flécher les investissements en matière d’énergies renouvelables et de désinvestir dans des domaines particulièrement non respectueux de l’environnement dont la dégradation fragilise, en premier lieu, les plus vulnérables. Il y aura certes des destructions d’emplois mais il y aura aussi des créations d’emplois pour faciliter cette transition énergétique.

Pourquoi une telle cécité puisque vous dites par ailleurs que le système ne peut pas continuer sans se détruire ?

C.R. : La perspective du chaos ne fait pas pour autant un projet de société ! Il faut aussi reconnaître qu’il y a, chez bon nombre des victimes, une forme d’acceptation passive. Elle tient à la mise en avant de la réussite individuelle qui tend à stigmatiser les perdants. Il y a aussi une tendance générale à se laisser aliéner par les habitudes consuméristes.

Ces attitudes résultent aussi des transformations profondes des programmes scolaires depuis quelques décennies, avec la montée en puissance des enseignements techniques. Jugés nécessaires pour affronter les nouveaux défis technologiques, ils ont toutefois pris le pas, voire remplacés les humanités. Or la littérature, la philosophie et les arts nous permettent de réfléchir sur le sens de nos vies, sur les principes et les fins qui orientent nos choix. Les professeurs d’économie, d’histoire-géographie et de SVT ont eux aussi la possibilité de sensibiliser les élèves aux dérives que fait courir une théorie économique fondée sur l’accaparement des ressources, l’enrichissement privé et prônant la dérégulation. L’enjeu est bien de coordonner les réflexions menées dans différentes disciplines, pour montrer l’ampleur et la cohérence des transformations nécessaires. Elles nécessitent aussi bien un esprit critique que l’expérience de l’intériorité et l’engagement social. Par exemple, quand l’École monte des projets humanitaires, on parle de solidarité. Mais comment passer de cette idée de solidarité à celle de justice sociale, beaucoup plus ambitieuse ? Ces démarches nous interrogent sur nos comportements, elles bousculent nos modes de vie. C’est finalement ce dont nous avons le plus besoin. Pour réenchanter le monde, il est urgent de recréer une capacité d’émerveillement et de discernement !

(1). Innocenti 13 – Enfants dans les pays développés, avril 2016.
(2). Ou « blanchiment écologique », en référence à ces entreprises qui polluent tout en utilisant l’argument écologique dans leur communication. 

Couverture ECA 375

Issu du magazine Enseignement catholique actualités n° 375, octobre - novembre 2016

À retrouver dans l'ECA n° 375

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