Publié le : 7 janvier 2026
La CUA transforme l’identité professionnelle
Maître de conférences en sciences de l’éducation et de la formation à Cergy Paris Université, travaillant à l’Inspé d’Antony, Alexandre Ployé, est spécialiste de l’inclusion scolaire. Il estime que l’acceptation du changement de modèle scolaire que représente la CUA (Conception universelle des apprentissages) passera davantage par l’expérimentation que par une prescription descendante.
Pouvez-vous rappeler ce qu’est la conception universelle des apprentissages (CUA) ?
Alexandre Ployé : La CUA est la traduction pédagogique d’un mouvement architectural né aux Etats-Unis dans les années soixante, l’Universal Design, qui considère qu’un environnement accessible aux personnes en situation de handicap est accessible à tous. De la même façon, la CUA vise à favoriser une approche universelle de la pédagogie, en pensant un environnement adapté à l’ensemble des besoins d’une classe. La CUA dépasse les approches compensatoires individuelles qui répondent aux besoins éducatifs particuliers. Basée sur une logique d’encapacitation (de l’anglais « empowerment ») des élèves, elle consiste à penser, en amont, des chemins diversifiés permettant aux élèves des objectifs communs. Elle s’appuie sur trois leviers. L’information d’abord : comment rendre accessibles les informations à tous les apprenants, par exemple à travers une variété de supports (visuels, écrits, numériques…) ? La motivation ensuite : quelles stratégies je déploie pour maintenir l’engagement dans la tâche ? L’expression enfin : comment je permets aux élèves d’exprimer leur savoir, certains étant plus à l’aise avec une production écrite, d’autres avec un exposé oral en groupe, ou encore en autonomie sur un outil numérique ? Pour mettre en œuvre la CUA, l’enseignant se munit d’une mallette à outils lui permettant de multiplier les entrées.
En quoi cela diffère-t-il des pratiques actuelles ?
Alexandre Ployé : Jusqu'à maintenant, l’école inclusive se résume à des adaptations individuelles de manière un peu systématisée, protocolisée, à partir de PPRE, de PPS ou de PAP. Si elles ont été jusque-là absolument nécessaires, elles créent un effet de stigmatisation : l’élève à besoins éducatifs particuliers est désigné comme celui qu'il faut aider, avec un document ajusté, une AESH... Cela crée un paradoxe : en voulant aider une catégorie, on l’exclut du reste du groupe. Avec l'approche par l’accessibilité, plutôt que de considérer que les difficultés dépendent de l’élève, on agit sur l’environnement.
Que peut apporter la CUA aux enseignants ?
Alexandre Ployé : Au Canada où la CUA est pratiquée, les enseignants témoignent d’un soulagement : au lieu de s’épuiser à multiplier les adaptations pour chaque élève à besoins éducatifs particuliers, ils sont pro-actifs en préparant des séances accessibles à tous. La CUA permet aux professeurs de déployer leur créativité pour fabriquer des environnements pédagogiques plus accessibles. Mais cela demande de la formation pour doter les enseignants d’outils.
Comment faire en sorte qu’elle soit bien acceptée ?
Alexandre Ployé : La CUA implique un changement de modèle en termes d’identité professionnelle, en passant de « Je fais classe aux élèves ordinaires en adaptant le contenu pour les élèves extraordinaires » à « Je designe autrement mon environnement pour tous ». Les cadres d’inspection et les instituts de formation, publics ou catholiques, ont une responsabilité dans la manière dont ils vont manipuler et transmettre ce nouveau cadre. S’il est vécu comme une prescription, les résistances seront vives. Elles le seront moins en invitant les enseignants à expérimenter plutôt que de leur assigner une obligation de résultat. Quant à la formation, indispensable, elle n’est pas nécessairement descendante. Elle passe aussi par l’appropriation d’outils, le retour d’expériences, l’analyse de pratiques, les échanges entre collègues... Soutenues et accompagnées, des équipes d’enseignants motivés pourront se saisir de la CUA pour la faire progressivement rayonner.
Qu’en est-il du manque de moyens ?
Alexandre Ployé : Le manque de moyens est réel. Mais ça ne peut pas être le refuge du conservatisme. À ce titre, ne faudrait-il pas reconsidérer le rôle des AESH comme des assistantes d’accessibilité au service d'un collectif plutôt que comme une aide individuelle stigmatisante ? Par rapport au Canada, le manque de formation, de co-enseignement, de ressources locales, ou encore de flexibilité du bâti ne facilitera pas sa mise en œuvre en France. Mais l’idée que l'accessibilisation est plus riche que la compensation va infuser.
Où en est selon vous l’Enseignement catholique dans cette démarche ?
Alexandre Ployé : Les sollicitations qui me parviennent ces dernières années me laissent penser que l’Enseignement catholique s’est pleinement emparé du sujet. Des enseignants et des chefs d'établissement se mobilisent pour inciter les équipes à expérimenter, à mener des recherches coopératives... Plus que par la prescription, c’est par l’appropriation du terrain que la CUA pourra se développer. Nous ne sommes ni anglo-saxons, ni québécois, nous n'avons pas la même forme scolaire, ni la même histoire, ni les mêmes élèves, il nous appartient de transformer cet outil pour le rendre cohérent avec ce que nous sommes.
Alexandre Ployé
Maître de conférences en sciences de l’éducation et de la formation à Cergy Paris Université
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