Publié le : 18 février 2026
Jeunesse catholique : une ferveur nouvelle
Jeûne de carême, missel Paul VI et messe tridentine : non seulement le nombre de jeunes baptisés augmente de manière inédite et continue depuis quatre ans mais une partie de la jeunesse catholique vit sa foi de plus en plus intensément. Une rupture avec la discrétion religieuse héritée de Vatican II, qui interroge les propositions pastorales des établissements scolaires
C’est dans les nuits les plus noires que les étoiles brillent le plus fort, écrivait en substance Christian Bobin… Ainsi, alors qu’en un demi-siècle la proportion de catholiques dans la société française s’est inversée, passant de 80 % à 20 %, des signes récents d’un retour en grâce du religieux se multiplient. L’an dernier, le pèlerinage de Chartres a rassemblé 2 000 jeunes, tandis que 13 500 lycéens ont été recensés à Lourdes, soit deux fois plus qu’il y a deux ans. À Paris, les Nuits de la Cité Céleste ont accueilli 500 jeunes, contre 300 il y a trois ans. Des chiffres qui témoignent de la soif de croire d’une partie de la jeunesse. Cette dynamique ne se limite pas aux grands rassemblements. La Conférence des évêques de France fait état d’un boom des baptêmes en 2025 avec 17 800 baptisés, comprenant 42 % de 18-25 ans tandis que les baptêmes d’adolescents (11-17 ans) ont augmenté de 76 % depuis 2022… Un regain de foi qui se constate sur le terrain de l’Enseignement catholique.
Une foi visible et exigeante
« Monsieur, comment on fait pour devenir chrétien ? » Cette question, Benoît Saunier, adjoint en pastorale scolaire au collège Sainte-Marie de Chartres (Eure-et-Loir), l’entend de plus en plus souvent. « Chaque fois, c’est une joie qui me donne presque envie de pleurer », confi et- il. Et cette progression s’accompagne d’attentes nouvelles : les jeunes demandent davantage de rites, de sacré, quitte à se détourner des propositions jugées trop « mainstream ». L’adjoint, qui voit dans cette évolution la recherche de repères forts dans un contexte où les cadres traditionnels se fragilisent, en donne un exemple concret : « Depuis quelque temps, certains jeunes catéchisés ont cessé de venir aux grandes messes organisées par mon établissement au prétexte qu’elles n’étaient pas “suffisamment des messes”. Mon animation est inspirée de nos frères évangéliques : guitare, piano… Pour certains, ce n’était pas assez exigeant. Ils se sont tournés vers des églises plus traditionnelles. » Cette quête de sacré peut prendre des formes diverses : liturgie plus classique, voire contemplative, adoration eucharistique… et elle exprime souvent un même désir : vivre une foi incarnée, plus ostensible. Élisabeth Tramond, animatrice en pastorale scolaire au sein de l’ensemble scolaire Saint-Paul, à Saint-Étienne (42), constate, elle aussi cette évolution. « Les jeunes veulent du beau. Enfants de chœur, ils souhaitent servir à l’autel en aube, porter un cierge. Ils sont touchés par les signes qui les font entrer dans le mystère. » Pour Yann Raison du Cleuziou, spécialiste de l’histoire politique et de la sociologie du catholicisme français, ce phénomène s’explique par la sécularisation, qui a profondément transformé la sociologie interne des fidèles. Ceux pour qui le catholicisme relevait surtout d’un héritage social se sont progressivement éloignés, tandis que les croyants les plus engagés sont restés. Ce sont eux que les jeunes rencontrent aujourd’hui lorsqu’ils découvrent l’Église : un noyau mobilisé et investi, dont la visibilité peut donner l’impression d’un catholicisme plus rigoureux qu’à l’époque où il était socialement majoritaire.
Catholicisme minoritaire en réaction
L’évolution des pratiques peut aussi s’expliquer par un paysage religieux devenu plus visible et plus concurrentiel, bousculant les repères. « L’autre jour, un parent m’a appelé pour me dire : “Qu’est-ce que vous avez dit à mon fils ? Il refuse de manger.” En réalité, l’élève n’avait simplement pas compris le sens du carême et calqué le principe du ramadan », relate Benoît Saunier. On sent que cette montée du “tradi” est aussi une réponse à d’autres identités affirmées : la pudeur religieuse appartient à une autre époque. » (cf. p. 49 l’interview de Philippe Portier). Yann Raison du Cleuziou y voit également le signe d’une recomposition profonde du catholicisme. Aujourd’hui, 15 % des jeunes se déclarent catholiques, 13 % musulmans et 39 % sans religion. « Les jeunes catholiques sont à la fois minoritaires comme jeunes dans l’Église et minoritaires comme catholiques dans leur génération. » Ainsi, la présence plus affirmée des pratiques religieuses musulmanes contribue à influencer les débats autour du religieux et les politiques publiques. Dans un tel contexte, l’appartenance religieuse devient un choix davantage assumé. Élisabeth Tramond, dont l’établissement accueille un petit nombre d’élèves musulmans, le note : « On voit bien l’influence de l’islam ou des courants évangéliques, qui proposent des cadres très structurés. Les jeunes ont besoin d’être guidés de manière très normative et nous ne fonctionnons pas de la même manière, bien que nos messes soient très codifiées. Et je le remarque : les jeunes vont de plus en plus à la messe. »
Entre exigence et ouverture
Pour les animateurs en pastorale scolaire, l’enjeu est finalement d’habiter l’entre-deux. Benoît Saunier le dit simplement : « Les gants blancs, les génuflexions chronométrées… ce n’est pas ça l’essentiel. L’essentiel, c’est l’attitude du cœur et d’enrichir son squelette intérieur. Ne pas tomber dans le laxisme où tout est joli mais superficiel, ni dans le pharisaïsme où tout est parfait à l’extérieur mais vide à l’intérieur. » Pour lui, l’équilibre se trouve dans un éventail de propositions plus large, à même de créer des ponts entre les sensibilités, des chants grégoriens à des temps plus festifs, pour que chacun puisse comprendre ce qu’il vit. Élisabeth Tramond, elle, déplace légèrement son regard : « Si les postures traditionnelles, plus radicales, permettent aux jeunes de comprendre avec leur corps le mystère de la foi, encore faut-il y mettre de la subtilité. Car la radicalité chrétienne ne se mesure pas à la rigueur des formes, mais à la qualité de l’amour qui les habite », conclut l’animatrice en pastorale scolaire, en référence à la lettre de saint Paul aux Corinthiens : « Cet amour patient, plein de bonté… sans lequel il ne reste rien. »
À lire aussi dans ECmag 431 (à paraître)
→ L’interview de Philippe Portier auteur de Les jeunes et la laïcité
→ Des références et un zoom sur l'influence des réseaux sociaux dans la pratique de la foi des jeunes
Le « Jesus Glow », en français « l’éclat de Jésus », est une tendance née sur TikTok et Instagram. Face caméra, des jeunes femmes racontent comment leur conversion au catholicisme aurait transformé leur apparence et leur attitude : visage plus apaisé, vie plus sobre et plus « alignée ». Ainsi, des vidéos montrent une jeune femme troquant un look gothique pour des robes fleuries et colorées, d’autres en larmes, puis tout sourire… ou encore un jeune homme ordinaire, qui devient plus musclé et plus confiant.
Ces témoignages reprennent les codes du développement personnel et des autres « glow » mis en scène sur les réseaux sociaux : voyage, alimentation, rupture… Mais le phénomène traduit la volonté d’afficher publiquement les effets d’une foi vécue comme une transformation intérieure… et extérieure.