Désirer, apprendre, oublier

Les psychologues de l’Anpec se sont retrouvés à Sainte-Foy-lès-Lyon, du 20 au 23 septembre derniers, pour leur session annuelle de formation sur le thème de la mémoire. Un temps précieux pour actualiser leurs connaissances et interroger leur pratique.

Le professeur Bernard Croisile, neurologue, entourés de quelques psychologues de l'éducation, organisatrices de la session de l'Anpec (de gauche à droite : Nathalie Gaillard, Audrey Béchet et Ofelia Nedra).
Le professeur Bernard Croisile, neurologue, entourés de quelques psychologues de l'éducation, organisatrices de la session de l'Anpec (de gauche à droite : Nathalie Gaillard, Audrey Béchet et Ofelia Neyra).

Thème de la session proposée aux membres de l’Anpec (association nationale des psychologues de l’enseignement catholique) cette année : « Les chemins de la mémoire : désirer, apprendre… oublier ? ». « En tant que psychologues travaillant en milieu scolaire, nous sommes régulièrement interpellés par les enseignants, les parents,… pour évaluer et comprendre les processus de mémorisation propres à chaque sujet », explique Nathalie Gaillard qui travaille au lycée Saint-Charles de Vienne, l’une des organisatrices de ces journées. De fait les psychologues de l’éducation de l’enseignement catholique, en poste un peu partout en France, dans une direction diocésaine, un établissement, voire un service indépendant, sont sollicités pour poser des diagnostics qui nécessitent une grande expertise. D’où cette formation qui croise les approches des sciences cognitives, de la psychologie clinique ou encore des neurosciences.

Approche clinique

Pour le neurologue Bernard Croisile, créateur du site d’entraînement cognitif happyneuron.fr, premier intervenant de la session, il existe plusieurs formes de mémoire. « Avec l’âge, se construisent les mémoires procédurales (gestes et scénarios), sémantique (savoirs) et épisodiques (souvenirs personnels) qui contribuent à la formation de l’identité de la personne », a-t-il expliqué, en insistant sur le rôle des émotions positives et négatives qui interfèrent avec les apprentissages, la consolidation et la récupération des informations. Autant d’éléments à prendre en compte pour aider les élèves en difficulté. Le psychologue clinicien Jean-Marc Talpin a souligné, quant à lui, que ces mémoires « sont au cœur de la construction du sujet et donc de l’identité qui va du sentiment d’être à l’élaboration de souvenirs et de narrations dans un processus d’historisation ». Ce professeur a distingué les « souvenirs conscients » qui sont mis en latence mais sont disponibles, des « souvenirs qui font l’objet d’un refoulement dans l’inconscient car leur charge pulsionnelle entre en conflit avec l’idéal du moi » et des « traces brutes qui n’ont pu être transformées en souvenir par le sujet et qui font l’objet d’un clivage afin d’en protéger le moi ». Ces dernières reviennent par le corps, a-t-il précisé, « sous forme d’actes, de maladies… » Des propos qui prenaient appui sur des situations cliniques extraites de sa pratique. Nicolas Louvet, pour sa part, s’est centré sur la mémoire troublée chez l’enfant. « Les enfants discriminent, reconnaissent, mémorisent et apprennent dès leurs premiers jours (…). La capacité de s’exprimer et d’être conscient de soi s’appuie sur les premières expériences de l’enfance, dans les liens avec l’environnement familial. », a expliqué ce psychologue clinicien. Cette première période de la vie sera ensuite oubliée. La psychanalyse parle alors de « traces mnésiques et de refoulement ». Elle décrit différents lieux d’inscription de la mémoire : « la mémoire de l’insconscient » serait infinie et atemporelle ; « la mémoire du conscient » dépendrait du préconscient. « L’oublié ne serait pas effacé mais seulement refoulé », a noté Nicolas Louvet.

Quid de la mémoire du corps ?

Enfin, Eric Calamote, psychologue de l'éducation nationale, s’est recentré sur le milieu d’intervention des membres de l’Anpec. A partir d’exemples issus de sa pratique, celui-ci a interrogé la pertinence avec laquelle « on cherche à évaluer la mémoire d’un élève dans un but prédictif, d’orientation, de diagnostic (psychopathologique ou cognitif), de rééducation ou de soin ». La mémoire peut-elle être isolée du sujet, mesurée pour elle-même ? s’est-il interrogé, en envisageant des localisations plus inhabituelles de la mémoire (corporelles, linguistiques, familiales) qui ouvrent de nouveaux champs d’exploration… Et Eric Calamote de conclure : « La mémoire dit quelque chose de l’intimité du sujet, de son attention au monde externe et interne, de la façon dont il se saisit des choses, de son rapport au temps, de sa capacité à articuler le dedans et le dehors ».

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