« Quand une autorité ne se pense pas, elle finit par se trahir. »

Augustin Mutuale, doyen de la Faculté d'Éducation et de Formation de l'ICP et coordinateur du collège scientifique de la mission Qualité de la relation éducative, auditionnée le 17 février dernier, invite à une relecture approfondie de la relation éducative pour convertir le regard institutionnel. Cela amènera une transformation des cadres qui structurent nos pratiques qu’il conviendra ensuite de soutenir par l’accompagnement et l’évaluation.

Quel devrait être selon vous le rôle de la mission ?

Dans la suite du travail descriptif des abus, déjà réalisé par la Ciase, la mission doit contribuer à la transformation culturelle des modes de fonctionnement de l'Enseignement catholique.
«Quand une autorité ne se pense pas, elle finit par se trahir.»
Pour réfléchir à ce concept, il convient de penser l’articulation des trois formes d’autorité qui co-existent dans son exercice et qui comportent chacune un risque spécifique.
→ L'autorité légale : conférée par un statut ou une fonction, qui comporte un risque de despotisme.
→ L'autorité légitime : fondée sur les compétences, qui comporte un risque bureaucratie.
→ L'autorité charismatique : liée à l'influence d'une personnalité, qui comporte un risque de dérive sectaire.

C’est l’équilibre, l’interaction entre ces trois composantes de l’autorité qui permet une régulation de nature à prévenir les dérives possibles.
Pour optimiser cette articulation et obtenir les transformations culturelles requises, la mission pourrait analyser l’autorité dans son triple rapport à l’institution, à la responsabilité et à la vulnérabilité.

Quelles sont les spécificités de l’Enseignement catholique ?

Bien plus qu’un appareil neutre de transmission, c’est une maison commune imprégnée d’anthropologie chrétienne. Un lieu habité par des personnes, traversé par des histoires, structuré par des règles, animé par des attentes et des espérances. À ce titre, il doit se penser à partir de l’oikos, c’est-à-dire un lieu de liens qui doit donc s’appréhender au prisme
de ce que j’appelle l’écorelationalité.
Plus qu’un concept théorique, il s’agit d’une intelligence du réel qui apprend à lire ce qui se joue dans cette maison commune : lire les situations, lire les relations, lire les vulnérabilités, lire les tensions. Mais surtout lire les interdépendances et engager un discernement collectif : comment habitons-nous ensemble cet espace ? qui y trouve réellement sa place ? qui y circule avec aisance ? qui reste au seuil ? quelles relations sont fragilisées ? quels équilibres doivent être repensés?

Car dans l’oikos, rien n’est isolé. Une décision pédagogique affecte le climat relationnel. Une règle disciplinaire transforme le rapport à l’autorité. Une manière d’évaluer influe sur l’estime de soi. Un silence institutionnel peut produire une exclusion invisible. Certaines règles, certaines habitudes, certaines cultures professionnelles peuvent, sans le vouloir, produire des exclusions et de l’injustice.

Dans cette dynamique, l’écorelationnalité devient une pratique de vigilance partagée. Une manière d’habiter la maison commune avec attention et responsabilité.

Propositions de contributions à la mission

Rédiger un document de réflexion à partir de la pensée sociale de l'Eglise et de son cadre conceptuel autour de l’écorelationalité

Conduire une revue critique de la littérature existante sur les thématiques identifiées (autorité, institution, accompagnement, relation éducative).

Mettre à disposition le futur Centre d'Etudes et d'Innovation de la Faculté d'Education, au service de l'enseignement catholique, notamment sur les questions d'accompagnement et d'évaluation holistique.

D’où parle-t-il ?

Augustin Mutuale doyen de la Faculté d'Education et de Formation de l'ICP depuis six ans, co-directeur du département Éducation et Transmission au Collège des Bernardins, docteur en philosophie et en sciences de l'éducation, directeur du cycle d'études doctorales (50 doctorants), éducateur spécialisé de formation, thérapeute rogérien et médiateur familial.
Ses travaux portent principalement sur la relation éducative : autorité éducative, vulnérabilité, sollicitude et écorelationnalité.

Vous pointez l’accompagnement comme levier majeur de transformation…

Le réflexe premier est d’évoquer la formation des acteurs comme aiguillon du changement. C’est une condition, nécessaire en effet, mais pas suffisante. Il convient d’activer conjointement le levier de l’accompagnement.
Accompagner, ce n’est pas seulement guider. C’est, étymologiquement, partager le pain avec l’autre et par extension, une part d’existence. Dans le champ éducatif, cette dimension est décisive. La relation éducative est par nature asymétrique. L’éducateur porte une responsabilité institutionnelle et symbolique qui fonde la transmission. Mais accompagner signifie habiter cette asymétrie sans la transformer en domination. L’autorité devient alors service. Elle s’exerce non pour maintenir une distance froide, mais pour garantir un cadre juste où chacun peut grandir.
L’accompagnement est un art de la présence ajustée. Il exige une vigilance constante. Trop de proximité peut étouffer. Trop de distance peut abandonner. L’accompagnateur se tient dans cet entre-deux fragile où la relation reste vivante. Traditionnellement, les éducateurs sont formés à gérer la distance, mais la réalité de leur quotidien est celle de la proximité – y compris corporelle – avec les apprenants, à laquelle ils ne sont pas préparés alors que c’est précisément là que se jouent les risques, mais aussi les ressources de la relation éducative.
Or, suite aux révélations, les éducateurs s’auto-censurent sur la proximité. Si une réglementation peut être mise en place pour réguler les risques liés à la proximité, les éducateurs doivent être mis en mesure de forger leur propre posture professionnelle, celle qui correspond à leur manière d’être et d’enseigner.

Dans une institution éducative dans son ensemble, l’accompagnement dépasse la relation individuelle. Il devient une culture collective. Les équipes s’accompagnent mutuellement. Les directions accompagnent les enseignants. Les enseignants accompagnent les élèves. Les élèves eux-mêmes apprennent à s’accompagner. L’accompagnement est ce qui permet à l’institution de devenir véritablement relationnelle.

Comment vaincre les résistances institutionnelles au changement ?

Si l’accompagnement au long cours permet le changement, ce qui vérifie son accomplissement, c’est l’évaluation. L’un des objectifs que la mission pourrait s’assigner, c’est de produire un dispositif d'évaluation holistique des institutions, capable de mesurer le bien-être, l'atmosphère et la bienfaisance des communautés éducatives. Cette évaluation ne devrait pas être vécue comme un contrôle mais un accompagnement de l'institution dans sa propre lecture d'elle-même.

Il est essentiel que ce processus prenne garde de ne pas invalider l'institution. Cette dernière, souvent critiquée, est pourtant à penser d’abord positivement comme le cadre qui protège les personnes de leurs propres pouvoirs : tant que l'enseignant est laissé seul dans sa classe, sans communauté éducative, le risque de dérive subsiste.
Mais toute institution doit avoir conscience qu’elle tient grâce des habitudes qu’elle a adopté à une époque pour se protéger. Mais les contextes changent et ces évolutions doivent inciter l’institution à interroger ses habitudes afin qu’elles ne deviennent pas des prisons intérieures. L’évaluation doit être conçue et perçue dans cette dynamique de transformation et de progression.

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