De l’école inclusive à l’éducation universelle
Le 20 mai dernier, au Sgec, chercheurs, enseignants, associations et directeurs diocésains ont esquissé les contours d’une École et d'une société qui ne laisserait personne de côté.
Emmanuelle Milon
Comment penser une école faite pour tous ? Vaste question. Et vingt ans après la loi de 2005 sur le handicap, elle est toujours d’actualité. Si désormais l’École française accueille davantage d’élèves porteurs de handicap dans les classes ordinaires, de nombreux enseignants, chercheurs et acteurs de terrain dressent aujourd’hui un constat nuancé. Réunis le 20 mai dernier au Sgec pour une Journée de l’éducation inclusive, chercheurs, enseignants, directeurs diocésains et associations ont interrogé les limites du modèle actuel. Leur conviction commune : l’École doit être universelle, pensée dès le départ pour accueillir la diversité des profils et des parcours.
Des avancées… et des impasses
Depuis la loi de 2005 affirmant le droit à la scolarisation des élèves en situation de handicap, les dispositifs d’accompagnement se sont multipliés. Mais pour David Rodrigues, ancien professeur d’éducation spécialisée à Lisbonne, cette évolution est imparfaite. Il dénonce la persistance de deux systèmes parallèles : ordinaire et spécialisé, qui entretiennent une forme de ségrégation. Selon lui, l’École proclame l’inclusion sans avoir réellement transformé les structures qui permettraient de la rendre possible. Même constat pour Alexandre Ployé, enseignant chercheur à l'Université Paris-Est Créteil, qui dénonce une inclusion illusoire : « Il suffirait de placer quelques élèves en difficulté dans une classe, ajouter un ou deux AESH et voilà, l’inclusion est réalisée. »
« On demande aux enseignants de porter seuls une exigence éthique que les politiques publiques ne traduisent pas concrètement dans l’organisation du système scolaire. »
Alexandre Ployé, enseignant chercheur, spécialiste de l’éducation inclusive
Au fil de la journée, une idée revient avec force : l’école inclusive ne pourra progresser tant qu’elle continuera à penser les élèves à travers des catégories administratives ou médicales. Véronique Poutoux, enseignante, formatrice et auteure, critique ainsi une logique qui conduit à regarder les élèves à travers leurs diagnostics plutôt qu’à partir de leurs besoins réels. Même analyse pour Alexandre Ployé, qui appelle à sortir « du réflexe du trouble », une tendance à médicaliser les difficultés scolaires qui déplace la responsabilité hors du champ pédagogique. Car les besoins éducatifs ne concernent pas uniquement certains élèves identifiés comme « différents ». Fatigue, anxiété, décrochage, difficultés familiales, troubles de l’attention : tout élève peut, à un moment de sa scolarité, avoir besoin d’un accompagnement particulier. L’enjeu est donc moins « d’intégrer » des élèves atypiques dans une norme préexistante, par compensation, que de construire une École suffisamment souple pour accueillir la diversité.
Vers un nouveau modèle
Béatrice Lombart, vice-présidente de la Fnaseph (Fédération nationale des associations au service des élèves présentant une situation de handicap), a participé à cette journée. Si elle sent ses convictions renforcées et se dit heureuse de voir que son combat est partagé, elle reprend avec vigueur : « On dit souvent qu’il n’y a “pas assez de place”. Mais je préfère poser autrement la question : quelle place fait-on réellement aux enfants porteurs de handicap ? »
Pour les intervenants, l’école universelle suppose de transformer en profondeur le modèle scolaire traditionnel, encore pensé autour d’un élève standard et de cadres rigides. Pédagogies plus coopératives, groupes flexibles, renforcement du lien entre enseignants et personnels des instituts médico-éducatifs, adaptation des espaces ou des rythmes sont autant de pistes évoquées ce 20 mai, pour rendre l’École accessible à tous. Mais cette évolution ne pourra reposer sur les seuls enseignants, l’école inclusive relevant d’une responsabilité collective et politique, impliquant familles, associations, collectivités et pouvoirs publics.
Au cours de la journée, s’est dessinée l’essence même de l’Enseignement catholique : un projet éducatif appelé à faire vivre la communion, l’hospitalité, la coopération et la diversité. Comme le souligne David Rodrigues, « l’inclusion apparaît alors comme une traduction concrète de ces valeurs ».
Au Portugal, en 2025, 99 % des élèves en situation de handicap sont scolarisés dans les classes ordinaires, avec l’appui d’équipes spécialisées intervenant directement dans les établissements. En France, à la rentrée 2024, 86 % des élèves bénéficiant d’un PPS étaient scolarisés en milieu ordinaire. Un chiffre qui inclut toutefois des dispositifs spécifiques ou parallèles, comme les Ulis, où les élèves ne suivent pas nécessairement l’ensemble des enseignements dans une classe ordinaire.
Répartis en quatre groupes hétérogènes mêlant chercheurs, enseignants, chefs d’établissement, directeurs diocésains, membres d’associations et acteurs de terrain, les participants de la Journée de l’éducation inclusive, qui s’est tenue le 20 mai dernier à Paris, ont réfléchi en atelier aux leviers de transformation de l’École. À travers la formulation d’objectifs concrets et réalisables, ils ont fait émerger plusieurs pistes d’action autour de quatre grandes thématiques :
→ Former des acteurs
- Repenser la formation initiale autour de la gestion de classe, de la relation pédagogique et de l’accueil de l’hétérogénéité.
- Construire des formations communes entre enseignants, AESH, éducateurs, familles et acteurs du médico-social pour développer une culture commune de l’accessibilité universelle.
→ Transformer les pratiques pédagogiques et l’établissement
- Ouvrir les portes des classes : favoriser les échanges de pratiques, la co-intervention et le co-enseignement.
- Donner davantage d’autonomie aux établissements : co-construire la transformation de l’École avec les acteurs du terrain.
→ Allier école et médico-social
- Créer un dispositif national chargé d’accompagner les jeunes après leur sortie du système scolaire ou médico-social, notamment pour faciliter la recherche de financements et soutenir les projets d’insertion.
- Créer un « lab inclusif » dans chaque établissement : un espace de réflexion et d’expérimentation réunissant tous les acteurs de l’école inclusive : enseignants, professionnels du médico-social, familles, élèves, AESH, AED…
- Repenser le rôle des AESH comme de véritables ressources pédagogiques au sein de la classe en les intégrant pleinement au travail éducatif pour soutenir à la fois les élèves et l’enseignant dans la gestion du groupe.
- Développer des enseignants « ressources » capables d’accompagner leurs collègues, de partager des outils et de diffuser des pratiques inclusives au sein des établissements.