« Nous avons fermé l’école et été évacués par les Nations-Unies »
La guerre totale a repris le 2 mars au Liban, faisant 1100 morts dont 121 enfants et un million de déplacés qui ont fui les bombardements israéliens. Parmi eux, Soeur Najwa Najjar et Soeur Marie-Colette Chbeir, qui dirigent l’école Sainte Famille dans un village du sud du pays, Alma el Chaab. Situé à moins d’un kilomètre de la ligne de démarcation entre Israël et le Liban et déjà rudement éprouvé par la guerre de 2024, il a été évacué le 10 mars dernier. Alors que l’école n’avait rouvert ses portes qu’en septembre dernier, après deux années de cours en distanciel, les religieuses tentent de maintenir un lien avec une communauté éducative clairsemée, éparpillée et plongée dans des conditions de vie très précaires…
Propos recueillis sur place par Laure Delacloche
Vous êtes arrivées à Beyrouth le 10 mars, évacuées par la Force intérimaire des Nations Unies au Liban. Que s’est il passé ?
Soeurs Najwa Najjar et Marie-Colette Chbeir : La guerre a commencé dans la nuit du 1er au 2 mars. Nous avons fermé l’école la première semaine. Certaines familles sont parties avec leurs enfants, et d’autres sont restées. La mairie a demandé à la centaine de villageois restants de dormir dans l’église chaque soir, car les bombardements et les coups de feu étaient plus forts la nuit. C’est ce que nous avons fait. Puis nous avons dû partir : nous avons été évacuées par les Nations Unies dans un convoi de 83 personnes, et nous avons trouvé refuge à Beyrouth.
[NDLR : La voiture de la municipalité a été attaquée par un hélicoptère israélien le 7 mars, puis un villageois a été tué dans une attaque de drone le 8 mars. L’armée israélienne a ensuite exigé, via le dispositif de surveillance du cessez-le-feu, le départ des habitants.]
Quelles sont les conséquences de cette nouvelle escalade sur l’enseignement que vous dispensez ?
Soeurs Najwa Najjar et Marie-Colette Chbeir : Après avoir fermé l’école, nous avons basculé en ligne. À Alma el Chaab, nous sommes malheureusement habitués : depuis le Covid, nous n’avons enseigné qu’une seule année complète en présentiel (2022-2023).
Puis, quand la guerre a éclaté entre le Hezbollah et Israël [le 8 octobre 2023, ndlr], nous avons repris l’enseignement en ligne, même si nous sommes restées au village jusqu’à l’escalade de 2024 [4000 morts et plus d’un million de déplacés, ndlr].
Après le cessez-le-feu [novembre 2024, ndlr], nous sommes retournées au village le 2 février, mais l’école était très endommagée : elle n’avait plus de fenêtres.
De plus, beaucoup de familles n’étaient pas revenues dans la région: certaines n’osaient pas, et elles devaient aussi reconstruire leurs maisons.
Nous avons continué l’enseignement en ligne jusqu’à l’été, remis l’école en état, et les élèves sont revenus en classe en septembre 2025. Et puis la guerre a recommencé !
École Sainte Famille prise par l'équipe de l'école, en 2025, lors de leur retour.
Dans quelles conditions vivent vos élèves et enseignants ?
Soeurs Najwa Najjar et Marie-Colette Chbeir : Avant la guerre de 2024, nous avions 230 élèves de la maternelle à la classe de sixième. Désormais, nous n’avons plus que 30 élèves - 15 sont chrétiens et 15 sont musulmans. Ils sont déplacés, comme nos enseignants.
C’est très difficile : certains de nos élèves partagent une seule pièce avec vingt autres personnes. Souvent ils n’ont pas internet, et parfois même pas de téléphone pour accéder aux leçons que nous envoyons sur Whatsapp. Ils ont fui leurs maisons sans leurs affaires d’école.
Quel impact la guerre et ces déplacements ont sur vos élèves ?
Soeurs Najwa Najjar et Marie-Colette Chbeir : Après la guerre de 2024, chaque élève est revenu à l’école avec un problème, qu’il soit psychologique, que ce soit un déficit d’attention ou une absence de motivation. Les enseignants se sont beaucoup impliqués pour leur donner un sentiment de sécurité. Nous avions fait venir une assistante sociale pour nous aider. Nous aurions aussi eu besoin d’une psychologue et d’une orthophoniste, mais à cause de la distance et du danger, nous n’avions pas trouvé.