Les yeux dans les yeux avec le pape

Depuis mercredi 12 septembre, le documentaire de Wim Wenders, propose un tête à tête avec le pape dans les salles de cinéma françaises. « Le pape François, un homme de parole » met en scène avec bienveillance, la proximité que le Saint-Père entretient avec les déshérités de par le monde. Il s’appuie sur des images d’archives et de reportages, des interviews et un parallèle explicite avec la vie de Saint-François d’Assise.

Par Philippe Cabrol

« Ce n’est pas un film sur le pape, mais avec lui », a maintes fois expliqué le réalisateur allemand Wim Wenders lors des différents interviews qu’il a donnés au festival de Cannes 2018, où son documentaire « Le pape François, un homme de parole » a été présenté hors compétition. Sorti dans les salles de cinéma françaises ce 12 septembre, ce film s’adresse « aux nombreuses personnes qui, comme (Wim Wenders), ont placé les plus grands espoirs en ce pape qui a choisi un patronyme qui, en lui seul, constitue déjà une promesse. »

La genèse de ce documentaire remonte à la Mostra de Venise de 2015. Mgr Edoardo Dario Vigano, alors préfet du secrétariat pour la Communication et passionné de cinéma, avait rencontré Wim Wenders. À cause « des Ailes du désir », film non religieux mais spirituel, Mgr Edoardo Dario Vigano propose au cinéaste allemand de réaliser un film sur le pape François. Wenders accepte : lui seront ouvertes les archives télévisées du Vatican –du coup inscrites comme co-productrices au générique du film- et surtout il pourra œuvrer librement durant un tournage qui va durer deux années.

Cinéaste pétri de foi et de culture catholique, Wim Wenders est même titulaire à titre honorifique de deux doctorats en théologie de l’université de Louvain et de celle de Fribourg. S’il s’est finalement converti au protestantisme, il dit avoir « la liturgie catholique dans (son) ADN ». De son côté, le pape n’est pas un cinéphile, avouant d’emblée au réalisateur lors de leur première rencontre : « J’ai entendu parler de vous mais je n’ai vu aucun de vos films. Vous imaginez bien que je ne vais pas au cinéma ! » Le documentaire tire néanmoins l’essentiel de sa force de la rencontre et des échanges entre les deux hommes.

Proximité de l’Interrotron

Quatre interviews fortes du pape, structurent l’ensemble du documentaire. Pour réaliser ces séquences, filmées à l’intérieur et dans les jardins du Vatican, le réalisateur s’est inspiré de centaines de questions de personnes de tous pays et de tous horizons.
Les images privilégient le face-à-face, la rencontre à hauteur de visage. Le pape fait face à la caméra sans que l'on aperçoive son interlocuteur. Cette proximité est rendue possible grâce à un dispositif technique, « l’interrotron » une sorte de téléprompteur inversé, qui permettait au Pape de voir Wim Wenders à l’écran et de le regarder droit dans les yeux pendant qu’il parlait. Cela permet que le pape François s’adresse directement à la caméra, en regardant droit dans les yeux les spectateurs, instaurant ainsi une belle proximité avec eux.

Ces quatre entretiens, abordent un très grand nombre de sujets, avec en filigrane, la thématique de la justice sociale. À des enfants qui demandent si l’on choisit d’être pape, François répond vocation. Il parle aussi de tolérance, d’écoute de l’autre. Il oppose bien souvent la spiritualité aux richesses matérielles et aux maladies de la Curie. Il évoque la famille et le rôle des parents, la dignité et l’accueil des personnes, la mort.
Le creusement des inégalités, revient comme un leitmotiv, le pape dénonçant « la globalisation de l’indifférence » et plaidant pour valoriser le rôle social du travail qu’il conçoit comme élément du triptyque des 3 T : travail, terre, toit. Militant, il s’attarde sur les situations de grande fragilité, prône l’accueil de l’étranger et le dialogue interreligieux en faisant référence au lieu symbolique d’Assise. Les questions environnementales et la nécessité de protéger notre mère la Terre reviennent aussi souvent, encyclique Laudato à l’appui. Le pape aime enfin à discourir sur la beauté qu’il associe volontiers au sourire et à l’humour révélant par exemple en conclusion du documentaire qu’il lit chaque jour la prière de Thomas More, reproduite ci-contre.

"Donne- moi une bonne digestion, Seigneur, et aussi quelque chose à digérer.
Donne- moi la santé du corps avec le sens de la garder au mieux,
Donne- moi une âme sainte, Seigneur, qui ait les yeux sur la beauté et la pureté, afin qu’elle ne s’épouvante pas en voyant le péché, mais sache redresser la situation.
Donne- moi une âme qui ignore l’ennui, le gémissement et le soupir.
Ne permets pas que je me fasse trop de souci pour cette chose encombrante que j’appelle «moi».
Seigneur, donne- moi l’humour pour que je tire quelque bonheur de cette vie et en fasse profiter les autres."

Thomas More

 

Sans cesse, le discours est illustré par des actes, des images des voyages du pape aux quatre coins du globe jalonnant les temps d’interview. On le voit s’adresser aux Nations Unies pour parler du désastre écologique sur une planète en danger, au Congrès américain pour condamner l’usage des armes, se recueillir avec la foule sur le mémorial du World Trade Center, Ground Zero, ou encore à Yad Vashem, le monument commémoratif mondial de l’Holocauste à Jérusalem.

Il est également filmé en train de discuter avec des détenus en univers carcéral en Italie et de leur laver les pieds, avec des réfugiés dans des camps méditerranéens, aux côtés des migrants à Lesbos, avec les pauvres dans les favelas de Rio, avec des malades  qu’il touche, bénit et embrasse… On le suit ainsi, au plus proche des déshérités à travers le monde, de la Terre Sainte, en Israël et en Palestine, à l’Asie, en passant par l’Afrique et l’Amérique du Sud.

 

« Un jésuite habillé en dominicain
qui aurait aimé être franciscain…»

D’emblée, avant même le générique du documentaire, le personnage de Saint François est mis en scène. C’est le commentaire en voix off de Wim Wenders –qui sert de fil conducteur à l’ensemble du documentaire- qui dresse ce parallèle introductif avec François d’Assise, le saint « réformateur et révolutionnaire » dont le pape porte le nom. En effet ce documentaire est ponctué de flash-back sur l’histoire de saint François d’Assise et de passages en noir et blanc avec un acteur interprétant la vie de ce dernier. La figure de François d'Assise rassemble trois domaines d'engagement : le souci de la nature, la défense des plus pauvres et le dialogue interreligieux. Ces courtes scènes montrent bien la filiation qui existe entre ce Pape, dont la spiritualité se nourrit à la fois de saint Ignace, et de saint François d’Assise. L’analogie entre saint François d’Assise et le pape est excellente car elle met en évidence l'esprit qui inspire le pape : l’importance de la pauvreté, le soin de la création, la rencontre de l’autre. Timothy Radcliffe, dominicain britannique, n’a-t-il pas été jusqu’à présenter le pape François comme « un jésuite habillé en dominicain qui aurait aimé être franciscain…» Et il est en effet frappant de voir combien sa manière de faire, ses points d’insistance correspondent tout à fait aux grandes intuitions de Saint-François  en particulier dans le champ religieux

Pourtant, ce documentaire a provoqué de nombreuses critiques, chez les catholiques comme chez les athées. Taxé d’hagiographique, il a été perçu comme une sorte de film de propagande. Et force est de constater que personne ne vient contredire le Pape, aucun intervenant extérieur n’apparaissant dans le film. 

Certains catholiques regrettent eux que l’institution vaticane soit reléguée en second plan, occultée par la personnalité du pape d’ailleurs davantage présenté dans son humanité que dans des situations de prière et de méditations, quasiment absentes du film.

«  La texture de ce film est mon amour et mon respect pour le courage de cet homme depuis qu’il est apparu sur le balcon de Saint-Pierre », explique le réalisateur qui revendique une approche plus affective que critique : « Mes films ne militent pas ''contre'' quelque chose, ils mettent en avant des thèmes et des personnalités. Je ne souhaitais pas porter un jugement sur le pape. Je voulais que François s'adresse lui-même aux spectateurs, à hauteur d'homme. Je n'impose pas une opinion à quiconque mais je mets en scène une proximité, qui est une qualité en soi en ces temps largement anonymes. Disons-le franchement : je préfère un regard bienveillant à un regard analytique."

On peut certes regretter le choix du réalisateur d'insiter sur l'influence franciscaine au détriment de références à la spiritualité ignacienne du pape. Mais ce documentaire « ne s’adresse pas qu’aux catholiques ou aux chrétiens » persiste Wim Wenders : il reste avant tout un voyage initiatique dans l’univers du pape François, « un pape qui ouvre littéralement les bras à tous et à chacun et qui par la cohérence entre ses paroles et ses actes a su gagner la confiance de tous ».

Et en effet ce documentaire met en avant la force et la portée du message du pape qui en appelle à revenir à l’essentiel, la recherche du bien commun, et sa résonance avec les inquiétudes de notre temps. Wim Wenders nous montre le Pape François comme un homme de parole et un homme d’action, la parole étant justement l’outil de son action. Wim Wenders dessine le portrait du pape comme un homme doux, bienveillant, drôle, sincèrement désireux de contribuer à l’amélioration de l’humanité.

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