Le forum social des lycéens

Au lycée professionnel Jeanne-d’Arc de Rennes, la solidarité n’est pas qu’un mot. C’est une culture vivante pour cet établissement qui, en février dernier, a organisé et accueilli son premier forum social.

Par Mireille Broussous

Le forum social du lycée professionnel Jeanne d’Arc de Rennes s’est tenu les 7 et 8 février dernier. Cinq mois plus tard, quand l’équipe pédagogique revient sur l’événement, c’est encore avec une certaine émotion. « C’était une véritable fête qui a permis des rencontres, des échanges. Tout le lycée s’est mis en mouvement », explique Françoise Gautier, la directrice. Il est vrai que l’équipe de pilotage – passée de 3 à 25 personnes en quelques mois, et constituée aussi bien d’enseignants que d’élèves et d’étudiants – a vu grand. Le vaste lycée professionnel, dont le projet d’établissement est entièrement axé sur la solidarité, a été utilisé dans ses moindres recoins. Dans le hall, une grande tente à palabres a été montée, histoire de donner le ton. Un « village des associations » a également vu le jour, accueillant trente d’entre elles dont le Secours Catholique, la Croix-Rouge, ATD Quart Monde, Bretagne Vietnam et L’Olivier. Des conférences, une table ronde, des projections de films se sont succédé. On a testé des serious games autour de la solidarité internationale, organisé des parties de cécifoot.

On a vu des spectacles de théâtre et de danse haïtienne. Des ateliers de cuisine du monde sont aussi venus pimenter cette journée et demie consacrée à la solidarité. Et bien sûr, les élèves et étudiants en BTS ont présenté leurs propres réalisations. La directrice a décidé de suspendre les cours pendant le forum, tout en rendant obligatoire la participation à celui-ci. Quarante-trois classes ont pris part à, au moins, cinq séances d’une heure et demie. En tout, il y a eu deux cents « moments » différents. « Pendant ces journées, toutes les intelligences ont été convoquées », précise Françoise Gautier. D’ailleurs, tout au long du forum, « un véritable respect mutuel régnait », se souvient Paola Le Borgne, professeur de sciences de gestion. Chaque classe s’est intéressée aux réalisations des autres.

Premier forum social au lycée professionnel Jeanne-d’Arc de Rennes.
Premier forum social au lycée professionnel Jeanne-d’Arc de Rennes.

Flambeau

Ce forum social a été le fruit de… deux années de préparation. Les choses ont commencé tout doucement. En février 2011, Nadeige Chaillous, adjointe de direction des formations sanitaires et sociales , assiste au Forum social mondial de Dakar, à la demande de Françoise Gautier.

Elle y noue des contacts et prépare ainsi le terrain à de futurs partenariats. De retour en France, avec les autres membres du comité de pilotage du futur forum, elle échange avec le lycée agricole Edgard-Pisani de Saumur, qui a déjà organisé un forum  social et environnemental en 2010 sur le thème de la ruralité. Inutile de réinventer l’eau chaude… Puis, très rapidement, les étudiants en BTS de communication sont mis à contribution. Il s’agit de créer des documents en vue d’une mobilisation générale des enseignants comme des élèves. Un concours de création de logo est lancé. « C’est à ce moment-là que le projet a vraiment démarré », explique Nadeige Chaillous. À chaque réunion avec les enseignants – ils sont 200 pour 1 100 élèves – , la directrice communique autour du projet de forum. Elle leur demande même de plancher sur le projet pendant les vacances d’été 2012. « C’était du travail en plus, mais chacun y a apporté toute son énergie », témoigne Nadeige Chaillous. 

Nadeige Chaillous (à droite), initiatrice du projet
Nadeige Chaillous (à droite), initiatrice du projet - © M. Broussous

Le forum se situe dans la continuité de ce qui se fait au lycée Jeanne-d’Arc tout au long de l’année. « Quand j’ai appris qu’un forum social devait être organisé, je n’ai pas été étonné », se rappelle Alexandre Bégué, étudiant en AMP (aide médico-psychologique). Ici, la solidarité est une culture d’établissement. Au point que plus personne ne se souvient quand elle a été introduite. Ceux qui sont là depuis plus de dix ans disent avoir repris le flambeau avec une détermination renouvelée. L’expérience fait que les projets solidaires ne viennent pas s’ajouter aux cours mais sont intégrés à l’enseignement lui-même. « Il ne s’agit pas d’éléments périphériques », insiste Françoise Gautier. 

La classe de 1re STMG (sciences et technologies du management et de la gestion) conduit, depuis 2010, un projet de création d’entreprise avec l’association « Entreprendre pour apprendre ». Il s’agit de créer et commercialiser un produit ou un service après avoir réuni un petit capital (résultant de la vente par les élèves d’actions d’une valeur de 4 euros). Les 28 élèves se sont répartis entre les différents services permettant à une entreprise de fonctionner : services technique, finance et comptabilité, commercial et marketing, communication, etc. Contraintes : le produit doit être écologique et durable, et la matière première de préférence recyclée. L’an dernier, des ceintures ont ainsi été fabriquées à partir de chambres à air. 

Cette année, en partenariat avec les élèves en formation horlogerie du lycée Jean-Jaurès de Rennes, des montres ont été réparées et de nouveaux bracelets en tissu réalisés. Cela a permis de donner une deuxième vie à ces montres qui ont été vendues 10 euros pièce. Ce projet permet à la fois de comprendre le fonctionnement d’une entreprise et « d’aborder des thèmes tels que le développement durable, l’économie solidaire, la consommation », indique Paola Le Borgne qui pilote le projet. Autant de questions sur lesquelles les élèves sont revenus lors du forum. 

Sylvie Bouttier, professeur documentaliste
Sylvie Bouttier, professeur documentaliste - © M. Broussous

En 2012, un autre projet a été lancé dans la filière Économie sociale et familiale (ESF) autour de l’égalité hommes/femmes. « Beaucoup de nos étudiants deviendront travailleurs sociaux, et il est important de les sensibiliser à cette question tout en tenant compte des différences culturelles », indique Marie Lederby-Nomo, enseignante en économie sociale et familiale. Trente sept élèves de BTS ont commencé, en première année, par faire des recherches  documentaires et mettre en place une méthodologie d’enquête. L’an prochain, ils partiront quinze jours, les uns au Canada, d’autres en Roumanie ou au Cameroun, à la rencontre d’associations, de militants et de responsables politiques. « Au retour, l’objectif sera de croiser les regards autour de la thématique de l’égalité hommes/ femmes. Cela leur permettra aussi de découvrir la réalité du travail social sur place », explique Marie Lederby-Nomo. Des expositions de photos, des blogs et carnets de voyages seront tirés de ces expériences. Au fil du temps, les projets, généralement portés par deux ou trois enseignants, sont affinés. « La première fois que j’ai amené la classe de première STMG à créer son entreprise, nous avons mis beaucoup de temps à choisir  un produit. Du coup, ensuite, il a fallu tout faire très vite, ce qui n’était pas très confortable. Cette année, nous avons effectué notre choix beaucoup plus rapidement. Par ailleurs, j’aurais bien aimé que nous créions une entreprise de dimension internationale, mais les élèves maîtrisant mal l’anglais s’y sont refusés. Je ne désespère pas d’y parvenir l’an prochain », expose Paola Le Borgne.

À plein régime

Parfois, certains projets échouent. « Des vacances arrivent, et elles démobilisent tout le monde. Les enseignants en tirent des leçons pour les années suivantes », indique Sylvie Bouttier, professeur documentaliste très investie dans les projets solidaires. Toutes les personnes impliquées bénéficient du dispositif. Les enseignants sont plus à l’écoute des élèves et des étudiants. Ces derniers sont embarqués dans des expériences où le travail de groupe tourne à plein régime et, on ne s’en étonnera pas, un véritable esprit de solidarité naît dans les classes.

 Photos solidaires  

Alexandre Bégué et Mélanie Crolas, étudiants - © M.Broussous
Alexandre Bégué et Mélanie Crolas, étudiants - © M.Broussous

Devant le projet qu’on leur proposait, les 32 étudiants préparant le diplôme d’État d’aide médico-psychologique (AMP) au lycée professionnel Jeanne-d’Arc, à Rennes, ont d’abord regimbé. Photographier les personnes vulnérables, qu’ils côtoient pendant leurs stages, pour répondre en photos à la question : « Qu’est-ce que prendre soin d’autrui ? » les dérangeait. « Nous trouvions cela trop intrusif ! » explique Mélanie Crolas, une étudiante. Une réflexion s’engage alors, et tout le monde tombe d’accord sur l’idée qu’en photographiant les mains de ces personnes, on pourrait dire beaucoup de choses tout en respectant leur pudeur. Sylvie Bouttier, la documentaliste du lycée, passionnée de photographie, les initie aux techniques de prise de vue et ils se lancent, prenant des centaines d’images de mains de personnes âgées, handicapées, de mains d’enfants, de mains sur des épaules, de mains entrelacées... 

Sont venus ensuite les moments du choix des clichés puis de l’écriture des légendes. « Tout le monde s’est investi. Ce travail nous a beaucoup rapprochés, car nous étions dans l’obligation d’expliquer nos photos ainsi que les valeurs qui les sous-tendaient », explique Alexandre Bégué, un autre étudiant. Lors du forum social, l’exposition des 32 photos a rencontré un vif succès. Récemment, des maisons de retraite ont demandé si elles pouvaient les accrocher sur leurs murs. « Grâce à ce travail, nous avons appris à parler de notre métier. Nous avons le sentiment d’avoir suivi plus qu’une simple formation », conclut Alexandre Bégué.

eca365Issu du magazine Enseignement catholique actualités n° 365, décembre 2014 - janvier 2015

À retrouver dans l'ECA n° 365

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