L’Arche, orpheline de Jean Vanier

L’Arche, réseau international de lieux de vie communautaires où des volontaires partagent le quotidien de personnes en situation de handicap mental, a perdu son fondateur.
Jean Vanier, s’est éteint ce mardi 7 mai 2019, à l’âge de 90 ans, au centre de soins palliatifs Jeanne Garnier (Paris), où il était entré voilà deux semaines. Il lègue une œuvre immense au service de la fragilité et de la tendresse.
Notre magazine Enseignement catholique actualités publiait en janvier 2016, le portrait de ce géant de notre temps.

Jean Vanier, en 2015 ©Prix Templeton / Paul Hackett

La silhouette de Jean Vanier paraît bien haute, sur le seuil de sa petite maison de Trosly-Breuil, dans l’Oise. C’est ici que l’ancien officier de marine canadien a jeté l’ancre, voilà 52 ans, pour fonder, en 1964, la première communauté de L’Arche avec Philippe et Raphaël, qu’il a soustraits à des conditions d’internement psychiatrique indignes. Aujourd’hui, 150 lieux de vie d’une centaine de membres se répartissent dans trente-cinq pays. Plus qu’accueillir dans des foyers des per- sonnes ayant une déficience mentale, il s’agit d’y vivre avec elles. Un compagnonnage qui lève les barrières et révèle les dons spirituels et humains de chacun. À 87 ans, Jean Vanier profite de la décélération – toute relative – de ses activités pour participer davantage au rituel des repas quotidiens, dans son foyer du Val Fleury, à quelques pas de là : « On revient à l’essentiel : au plaisir simple d’être ensemble, de se sentir unique et spécial pour quelqu’un. C’est un long chemin, celui de toute une vie, que de devenir humain, c’est-à-dire de parvenir à une certaine qualité de relation à l’autre. Et, sur ce chemin, les personnes déficientes apportent beaucoup. »

Au tout début de cet apprentissage, Jean Vanier évoque la douceur maternante de sa « nanny », qui a suppléé, dans son enfance londonienne, le peu de disponibilité de ses parents. Son père, militaire canadien, est absorbé par ses fonctions de diplomate, d’abord à Genève. Sa mère, très investie dans des œuvres humanitaires, y traverse un épisode dépressif, à la naissance de Jean, le quatrième d’une fratrie de cinq enfants. Après dix ans en Grande-Bretagne, la famille déménage en France en 1939. Elle y connaît l’Exode, puis un rapatriement au cours duquel leur bateau croise un cargo au bord du naufrage, dont les cris des passagers résonnent encore à ses oreilles.

Devenir prêtre

Ces événements tragiques ont sans doute confirmé la singularité que le tout jeune homme perçoit en lui. À 13 ans, deux ans à peine après leur retour au Canada, et en plein conflit mondial, Jean Vanier demande à s’engager dans la marine de guerre. « Mon père était un ancien blessé de 14-18... Et puis, c’est mystérieux, j’ai été porté. En accédant à ma requête in- sensée, mon père m’a autorisé à faire un choix différent, inattendu : il m’a donné confiance en moi et m’a aidé à faire confiance aux autres. »
Jean Vanier achève sa formation peu avant l’Armistice et évite les combats mais poursuit cette vie de marin dont il apprécie l’esprit de corps. Il ne cesse toutefois de cultiver son originalité, et de laisser grandir sa foi, faussant compagnie à ses camarades à chaque escale... pour partir en quête d’une église. Tant et si bien qu’à 22 ans, à peine nommé officier, il démissionne avec le projet de devenir prêtre.

En France, dans les années 1950, il rencontre le père Thomas Philippe, un dominicain qui deviendra son accompagnateur spirituel et lui apportera « autant de joies que de tourments », commente sobrement Jean Vanier. Lorsque, disgracié par l’Église pour un motif resté alors obscur, le père Thomas Philippe devient aumônier de l’institution du Val Fleury, son disciple renonce à l’idée de devenir prêtre pour le suivre et trouver sa voie auprès des personnes déficientes. Ce n’est qu’après sa mort, en 1993, que Jean Vanier apprend que le père Thomas a abusé de certaines femmes – non handicapées – qu’il accompagnait, ce que confirme une enquête interne à L’Arche achevée cet été. Une vive blessure pour celui que l’humiliation a toujours révolté.

 

Lavement de pieds

Il s’indigne d’ailleurs encore de l’exclusion du handicap dans une société qui se prétend inclusive : « Le soupçon et la culpabilité pèsent toujours sur les familles. Si un problème est détecté durant une grossesse, les couples subissent une forte pression en faveur de l’avortement ... Notre société s’est ouverte aux personnes handicapées mais n’a pas compris ce qu’elles pouvaient lui apporter. Elle continue à faire primer la compétition sur le souci de l’autre. Les groupes d’appartenance (familles, institutions, école), ont besoin d’être réunis autour d’une mission suffisamment pro- fonde pour dépasser les individualismes, les rivalités qui existent jusque dans la Bible. » Jean Vanier, même s’il a quitté toute responsabilité à L’Arche depuis 2010, continue à partager son projet de vie. Les membres de L’Arche apprécient sa disponibilité pour des échanges réguliers, comme Ben Nolan, directeur de la communauté de Cuise (60) : « Je suis toujours frappé par la capacité de présence de Jean Vanier et la simplicité de son contact. Il est habité du souci de transmettre la révélation qu’il a lui- même vécue, les personnes ayant un handicap l’autorisant à laisser revivre l’enfant en lui. Peut-être pour retrouver une insouciance trop tôt perdue ? La détermination inébranlable dont il a su faire preuve, se nourrit de la conviction de ce que ces personnes apportent. »

 Car le développement international de L’Arche et de la Ferme de Trosly, son centre spirituel, interreligieux et œcuménique par vocation, demande une énergie phénoménale. Sans oublier les immenses pèlerinages dédiés à la fragilité, organisés à Lourdes à partir de 1971 avec l’association Foi et Lumière, fondée avec Marie-Hélène Mathieu, ou encore la participation de L’Arche aux rendez-vous des JMJ et du Frat où Jean Vanier aime animer de gigantesques scènes de lavements de pieds, geste d’humilité et d’amour inconditionnel. Odile Ceyrac, membre de L’Arche depuis 1968 et très investie dans les pays de l’ex- URSS, se souvient avec émotion des premières conférences données après la chute du mur : « En Roumanie, j’ai vu Jean Vanier, malade et affaibli, se dé- passer pour répondre à l’urgence d’ouvrir des chemins d’espérance. Il se donne tout entier et a tendance à trop s’oublier, encore maintenant, alors qu’il s’intéresse à des formes de détresse humaine plus diverses, auprès de toxicomanes comme d’hommes politiques en quête d’espaces de confidence. » Cette jeune retraitée veille à ce que Jean Vanier se ménage, tout en respectant son tempérament indépendant.

Ayant toujours fui les luttes de pouvoir et les mondanités, cet homme libre ressent aujourd’hui le besoin de « s’occuper de ses propres fragilités » et sans doute de cultiver les aspirations contemplatives que trahissent son admiration pour Thérèse de Lisieux ou la vie d’ermite à laquelle il a goûté après avoir quitté la marine. Il restera toujours porté vers les périphéries, ces marges où s’écrit l’essentiel, au diapason du pape François, visité à l’été 2014. Une rencontre presque sans parole. Une étreinte, en fait, par laquelle Jean Vanier remerciait le Saint-Père d’être « le pape de la tendresse », le plus haut degré de la maturité humaine, selon lui.

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