Ambition générale

Le lycée professionnel Saint-Jean-de-Montmartre, à Paris (XVIII è arr.), multiplie les propositions d’ouverture culturelle et scientifique, trop souvent réservées aux filières S, ES ou L. En faisant preuve d’une grande créativité, il lutte contre le déficit d’image de cette voie.

Journée d’intégration à Amboise, à la découverte de Léonard de Vinci, ateliers théâtre, chant… La richesse des propositions culturelles du petit lycée professionnel parisien Saint-Jean-de-Montmartre impressionnera sans aucun doute les visiteurs, lors de ses prochaines portes ouvertes, les 20 et 21 mars. Pourtant, cet établissement, qui accueille 410 élèves dans cinq filières professionnelles tertiaires, un CAP ECSM et une 3e de découverte professionnelle (3e DP) et affiche un taux de réussite de 100 % au bac, peine à recruter. En cause, « un déficit d’image de la voie professionnelle, une méconnaissance des débouchés qu’elle ouvre en termes de carrière comme de poursuite d’études, déplore Mickaël Michaux, directeur qui milite pour faire reconnaître les potentialités de cette filière qui offre des alternatives salutaires aux élèves réfractaires à l’approche conceptuelle proposée dans les filières dominantes : L, S ou ES. »

Entre autres ambassadeurs, les élèves de seconde Gestion administrative se portent volontaires pour vendre leurs bocaux de mélanges d’épices estampillés « Hey, Peace in the World », nom de leur mini-entreprise. Un spot publicitaire, réalisé avec la Maison du geste et de l’image, au cours d’une semaine de travail banalisée, sert de toile de fond à leur stand monté en toutes occasions (marché de Noël, réunion parents/profs…). Le tout sous l’œil enthousiaste de leur enseignante, Delphine Stucchi, qui consacre la moitié de ses six heures hebdomadaires de cours à encadrer l’aventure entrepreneuriale : « C’est gratifiant de voir des élèves heureux dans une section où ils arrivent parfois par défaut, découragés à la perspective d’un travail monotone derrière un bureau. Il est impossible de découvrir l’entreprise avec un cahier et un stylo alors que là, ils mesurent bien la dimension créative, les contraintes à respecter, l’importance de chaque poste… » Grâce à l’association Entreprendre pour apprendre, les élèves ont vécu le parcours imposé à tout lancement d’activité : recrutement, levée de capital, étude de marché, conception, gestion des stocks et des comptes… 

 

 

De quoi accroître la polyvalence attendue de ces futurs assistants de gestion et restaurer l’attractivité d’une filière boudée depuis que la réforme du bac a allégé la technicité des connaissances requises en comptabilité : « La classe a gagné dix élèves cette année, preuve de l’efficacité de la pédagogie de projet », se félicite Delphine Stucchi, qui fonctionne sur la même logique avec la classe de 3e DP. Cette année, ces jeunes menacés de décrocher ont créé et joué des sketchs autour des entretiens d’embauche avec des comédiens et, en point d’orgue, une semaine de répétitions intensives et une représentation publique. Un pas de côté qui, conjugué à deux fois deux semaines de stages et de nombreuses sorties au musée ou à la rencontre de professionnels « aide à mieux s’exprimer en public, redonne confiance… », estime Hugo.

Rêves d’avenir

Au laboratoire, des lycéens entrent dans la démarche d’investigation scientifique en fabriquant des parfums pour comprendre le processus d’estérification (réaction chimique entre un acide et un alcool) ou en utilisant du chou rouge pour mesurer l’acidité d’un milieu. « Ils ont soif des connaissances dont leurs blocages scolaires les ont privé mais ils ont aussi besoin que l’on réveille leur curiosité. Or leur cursus ne prévoit pas de créneaux d’ouverture comme les enseignements d’exploration des lycées généraux », regrette Eimel Seddiki, enseignante de maths-physique qui, pour combler cette lacune, lance l’an prochain un atelier scientifique et technique sur le thème de l’eau en partenariat avec l’Exploradôme, le musée des sciences de Vitry-sur-Seine. Sur sa lancée, Eimel Seddiki a même déposé un dossier au programme Chercheur en herbe, proposé par le CNRS.

Pour encourager et préparer la poursuite d’études en BTS, Saint-Jean s’inscrit aussi dans le dispositif « Ambition sup techno et sup pro », une Cordée de la réussite d’établissements catholiques parisiens emmenés par le lycée Le Rebours. Une dizaine de lycéens de Saint-Jean bénéficient donc d’un tutorat de la part d’étudiants de BTS de Charles-de-Foucault et de quatre heures hebdomadaires de renforcement en culture générale, dispensées en partenariat avec les deux équipes enseignantes. « Un dispositif que je souhaiterais étendre à tous les élèves que cela pourrait aider à se révéler, explique Mickaël Michaux qui aimerait aussi pousser les murs de l’établissement pour y créer un pôle post-bac en apprentissage, parce qu’un site proposant une diversité de filières facilite la circulation des élèves entre les cursus. » Dans la même optique, le lycée professionnel sollicite l’ouverture de voies technologiques, à commencer par une 2de générale et technique à projet, qui fonctionnerait comme un sas de réflexion sur l’orientation.

Mais, dans un contexte budgétaire contraint par la réforme de la taxe d’apprentissage et avec la crise économique, Mickaël Michaux doit, pour l’heure, patienter. Ce qui n’empêche pas un nombre croissant d’élèves d’oser des rêves d’avenir toujours plus ambitieux qu’il s’agisse d’intégrer la police scientifique, d’entreprendre une formation d’ingénieur… Ou de devenir comédien, comme Antoine, un ancien de bac pro vente qui anime aujourd’hui des cours de théâtre et se produit sur scène, tout en suivant un master de management à la fac. Son tremplin ? Les ateliers chant et théâtre conduits par Emmanuel Guerrin, charismatique enseignant de français-histoire qui salue l’implication de ses troupes : « Pour préparer les spectacles, ils travaillent deux heures chaque semaine et pendant les vacances, sur la seule base du volontariat puisqu’ils ne peuvent pas présenter d’option artistique au bac pro. Mieux vaudrait créer cette option, qui valoriserait leur talent, plutôt que de leur bricoler un cursus post-bac spécifique qui ne ferait que prolonger une forme de relégation. » En attendant la générale, au théâtre de la Reine Blanche (XVIIIè arr.), les jeunes comédiens s’aguerrissent aux passés simples, subjonctifs et archaïsmes de textes d’anthologie auxquels ils mêlent, avec brio, des improvisations de leur cru. Une mise en scène tout en créativité !

Le point de vue de Vincent Eveno

directeur du LTP parisien Carcado-Saisseval et délégué régional de l’UNETP.

 

« Malgré un savoir faire unique, nos lycées professionnels, et en particulier ceux qui ne peuvent s’adosser à un groupe scolaire, cumulent les difficultés. Ils subissent des problèmes de recrutement d’enseignants et une baisse des recettes, liée à la réforme de la taxe d’apprentissage. Surtout, ils souffrent d’un déficit d’image et d’une méconnaissance des perspectives qu’ils offrent de la part des familles et des enseignants de collège. De nombreux professeurs ignorent, par exemple, que ces filières peuvent mener à l’enseignement ! Il y a un travail de communication à engager d’urgence. D’autant que la possible généralisation de l’expérimentation dite du « dernier mot aux familles », en matière d’orientation en fin de 3e, pourrait encore aggraver le recrutement d’élèves.

Dans ce contexte, les lycées professionnels, en particulier les petites structures, doivent s’appuyer sur la force du réseau de l’enseignement catholique. Les dispositifs de type Cordées, préparant la poursuite d’études des élèves en BTS, doivent prendre de l’ampleur. La circulation des élèves entre des établissements proposant des filières complémentaires, la mutualisation des sections d’apprentissage et l’information auprès des collèges sont aussi à intensifier. Enfin, les petits établissements ont intérêt à lancer des formations sur lesquelles ils sont en situation de monopole, comme l’a fait le lycée professionnel Catherine-Labouré, seul établissement catholique parisien à proposer un bac pro sécurité. »

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