Aidez les jeunes à déployer leur intelligence !

Pour nourrir la dynamique « Réenchanter l’École », lancée par l’enseignement catholique en septembre 2015, de grands témoins nous livrent leur vision d’un monde porteur d’espérance.

Frère dominicain et islamologue en terre musulmane, Adrien Candiard insiste sur la nécessité de donner aux élèves des clefs de compréhension du monde pour les rendre plus libres. Selon lui, les enseignants doivent les inciter à s’interroger sur les problèmes les plus ardus, y compris les questions existentielles et religieuses.

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Comment, selon vous, les éducateurs peuvent-ils réenchanter l’École ? 

Adrien Candiard : Chaque enfant qui naît est une terre vierge où tous les possibles sont ouverts. Ses éducateurs doivent l’aider à se révéler, sans préjuger de ses goûts, de ses opinions ni de ses choix futurs. Éduquer, c’est donc espérer, faire preuve de curiosité et de confiance envers cette existence en devenir. Pour moi, cet acte de foi et d’amour fait écho à une citation de saint Thomas d’Aquin : « La grâce ne détruit pas la nature mais se déploie dans la nature. » À une époque où l’on opposait foi et raison, Thomas d’Aquin voulait dire que Dieu ne joue pas contre les aspirations, les sentiments ou les idées des hommes. Il explique que la vocation chrétienne, c’est de répondre à l’appel de Dieu à être soi.

 

Pas facile d’être soi dans un monde où les repères sont fluctuants et multiples...

A. D. : S’accomplir, se réaliser, c’est apprendre à se servir de son intelligence pour construire son identité. Cela implique de comprendre son héritage et son environnement pour organiser ces composantes plurielles à sa manière : en adopter une partie, en refuser d’autres et aussi en adapter certaines à son vécu et à sa sensibilité propre.
Si on est guidé par l’angoisse de sauver un moi qui serait menacé ou si l’on veut, à toute force, coïncider avec un modèle extérieur tout fait – celui de la bande, de la mode, de la tradition… – sans travail d’appropriation, on se confond avec son terreau et on s’y asphyxie au lieu de s’y nourrir. C’est pourquoi plus l’environnement est complexe, plus les enseignants doivent inciter leurs élèves à déployer leur intelligence, à ne pas avoir peur de s’interroger sur les problèmes les plus ardus. Au contraire, fournir aux jeunes des clefs de compréhension les amènera à être libres.

Mais comment amener les jeunes à exercer leur intelligence ? 

A. D. : Des questions bioéthiques à la géopolitique au Moyen-Orient… tous les sujets que l’on renonce à éclairer par la raison et le débat ouvrent autant de sables mouvants où la jeunesse risque de s’enliser.

La liberté, le destin, le don, le pardon ou encore le bonheur me semblent aussi des questions fondamentales qui doivent être abordées à l’École, bien avant l’initiation à la philosophie proposée au lycée. Et cela implique une sensibilisation à la pensée religieuse.

L’homme a passé des siècles à se poser des questions sur le religieux, et une forme de sécularisation appauvrissante rend aujourd’hui cette réflexion incompréhensible, alors qu’elle est vitale. Je regrette par exemple que les lycéens ne soient plus capables de lire un auteur comme Pascal. Ou encore que les journaux trouveraient farfelu d’ouvrir leurs pages débats à la question de l’existence de Dieu, pourtant fort intéressante, et que l’on peut aborder de bien des manières, au-delà du seul discours de foi.

 

Quelles sont les conséquences de cette illisibilité de la religion aujourd’hui ?

A. D. : Se former collectivement sur les sujets religieux, c’est aller au-delà d’une culture de base sur les grands textes bibliques, les fêtes juives, les piliers de l’islam... C’est s’exercer à la réflexion théologique, c’est-à-dire à une pensée critique sur ce que l’on croit, quelle que soit sa confession, même si l’on est athée ou agnostique.

Sans ce recul critique, il y a deux risques : se détourner de convictions qui apparaissent trop inconsistantes ou, au contraire, se mettre à vivre dans le « spirito-gazeux », se déréaliser. C’est la tragédie que vivent ces jeunes incapables de discernement face à un discours religieux délirant et qui se sont retrouvés embrigadés en Syrie. Dans ce contexte, l’École catholique doit accorder une vraie priorité à la pastorale.

 

Une pastorale qui puisse rejoindre chacun...

A. D. : Attention à accorder une vraie place à cette dimension dans l’emploi du temps et à ne pas servir de discours mollassons à des jeunes qui sont en demande d’apports stimulants ! Vu la diversité des croyances et des degrés de croyances, il faut aussi éviter de chercher le plus grand dénominateur commun qui affadirait la foi et la réflexion la concernant.

De même, en matière d’interreligieux, je plaide pour que des interlocuteurs juifs et musulmans puissent co-animer certaines séances de pastorale : un discours de l’autre sera toujours plus riche, plus authentique, qu’un discours sur l’autre, souvent lénifiant et caricatural, même s’il se veut bienveillant.

Et comment éduquer à la fraternité ? 

A. D. : Contrairement à l’amitié, qui est choisie, la fraternité nous place devant un fait accompli : il s’agit d’apprendre à vivre avec les compagnons qui me sont donnés, dans une fratrie, dans une classe ou un monastère… Pour y parvenir, il ne faut pas occulter les difficultés inhérentes à la fraternité – jalousie, rivalité… – mais au contraire savoir en parler pour les surmonter. De plus, comme dans le dialogue interreligieux, ce sont les différences, plus que les ressemblances, qui sont éclairantes et dont il faut débattre. Un autre levier, dont j’observe l’efficacité dans la pédagogie scoute est la responsabilisation : dans un campement où ils vivent à la dure et en autonomie, si des gamins n’apprennent pas à s’accommoder les uns des autres, cela peut devenir dangereux… En général, ils le comprennent vite et bien. 

DES PIÈCES DE THÉÂTRE INSPIRANTES

Écrite par Adrien Candiard, la pièce Le cinquième Évangile rend hommage à Henri Vergès, frère mariste assassiné en Algérie en 1994. Son titre reprend des paroles qu’il avait prononcées : « Le Christ doit rayonner à travers nous. Le cinquième évangile que tout le monde peut lire, c’est celui de notre vie ».
La version filmée par le CFRT (Comité Français de Radio-Télévision) a reçu le Prix Jacques Hamel 2019, pour sa contribution à la paix et au dialogue interreligieux. Tout comme Pierre et Mohamed, une première pièce d’Adrien Candiard mettant en scène un dialogue fictif entre Mgr Pierre Claverie et son chauffeur musulman, Le cinquième Évangile offre un support pour sensibiliser aux relations islamo-chrétiennes ou encore éduquer à la rencontre, à l’écoute et au dialogue.
La pièce se joue tous les dimanches à la chapelle parisienne Notre-Dame-des-Anges (VIe arr.) jusqu’au 23 juin 2019 et peut être montée – ou projetée – en milieu scolaire sur demande. Le CFRT met à disposition en ligne sa captation vidéo ainsi que son dossier pédagogique.

Pour accueillir cette pièce de théâtre,
contactez Francesco Agnello – 06 64 64 01 51
aircac@free.fr

Pour projeter le film dans votre établissement, contactez Marine de Vanssay – 01 44 08 98 12

Téléchargez
le dossier pédagogique de la pièce

Voir la pièce
sur le site de CRFT

Voir jouer la pièce, jusqu'au 23 juin 2019
Tous les dimanches à 17h

Chapelle Notre-Dame des Anges
102 bis rue de Vaugirard- 75006 Paris (Participation libre)

Cela passe aussi par les pédagogies coopératives ?

A. D. : En effet mais le système éducatif français, marqué par une culture du concours et du diplôme, est très compétitif. Valoriser la dimension coopérative, implique donc d’en faire un critère de sélection pour les filières d’excellence aussi, ce qui est encore loin d’être le cas. Durant ma scolarité, j’ai été un bon élève, plus à l’aise avec les notes et les classements individuels qu’avec les exposés préparés en groupe. Ce n’est qu’en arrivant à l’Institut dominicain d’études orientales du Caire que j’ai pu mesurer – et déplorer – mon manque d’entraînement aux travaux collectifs. Nous y étudions l’islam avec des musulmans pour bâtir une grammaire commune qui permette d’approfondir le dialogue interreligieux et de renouveler les arguments du débat. Il s’agit de collaborer à quatre mains, d’écouter et de comprendre l’autre, sans lui souffler ses mots ni se substituer à lui : je perçois bien aujourd’hui toute l’exigence et la richesse de cet apprentissage.

Propos recueillis par Virginie Leray

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